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11 juillet 2021 7 11 /07 /juillet /2021 20:12

Voilà, je ne résiste pas à la joie vous faire partager la nouvelle dont Frédérique m’a fait cadeau pour mon joyeux anniversaire !

Cela a été pour moi un moment d’une intense émotion que j’ai eu envie, avec son assentiment de vous offrir !

N’est-ce pas en fait le principe du Don qui prend tout son sens quand il débouche sur le « re » Don !

Je l’ai intitulé « En coulisse », elle n’avait pas été baptisée, j’imagine qu’arrivé à la fin, vous comprendrez pourquoi !

C’est une tranche de vie, peu banale, et que pourtant nous avons déjà tous vécu, c’est en tout cas ma conviction !

Les personnages dessinent subtilement la trame d’un drame, en ce sens que l’on voit brosser à petites touches les multiples tonalités qui composent une vie et si leurs prénoms peuvent surprendre, ils leur collent à la peau !

Je ne vous en dis pas plus mais j’aimerais vraiment avoir des retours car j’ai tant de choses à ajouter !

 

 

En coulisses

 

- Ça y est, jubile Néroli, Rose et Yuzu ont enfin réussi à se retrouver ! Elle l’a vu passer dans la rue et elle l’a reconnu au premier coup d’œil ! Je crois que cette fois nous sommes enfin tirées d’affaire !

Litsée pousse un gros soupir de soulagement, mains jointes, yeux levés vers le ciel en signe de remerciement :

- Ah ! Formidable ! Notre petite famille est sauvée ! Elle nous aura bien fait peur avec son Coco. Elle avait beau se rendre compte que ce n’était pas lui le bon, elle aura duré, cette histoire ! On était mal partis…

- Tu l’as dit… Remarque, c’est comme Yuzu, avec Sarriette, sa première femme. D’accord, on ne peut pas dire que c’était une erreur, puisqu’il n’y a pas d’erreur ; il n’y a que des expériences. Il n’empêche que ça ne va pas nous simplifier l’existence.

- C’est certain, mais c’était prévu, souviens-toi ! On en a longuement parlé tous ensemble. C’est un passage obligé pour Yuzu… Pour nous tous, d’ailleurs.

Litsée opine vigoureusement du chef :

- Oui, même s’il y a eu des égarements, on peut dire qu’ils faisaient parti du plan.

- Exact ! Enfin, on peut dire « ouf » quand même. Je suis bien contente.

- Et moi donc !

Malgré tout, le sourire de Litsée s’efface rapidement. La voilà songeuse, et contre toute attente, vaguement contrariée.

- Sauf que maintenant, il va falloir y aller.

Néroli secoue la tête, rassurante :

- On a encore un peu de temps devant nous !

- Toi, surtout ! riposte Litsée. Moi, ça va être plus rapide ! Et je suis de moins en moins sûre d’avoir envie de m’y recoller !

Néroli se rembrunit à son tour :

- Je te comprends. Moi aussi, en fait.

Elle soupire bruyamment :

- Mais il faut voir le bon côté des choses : la période est plutôt favorable. La guerre est terminée et le progrès est en marche avec plein d’inventions géniales pour faciliter la vie des gens, des femmes en particulier. Une sorte d’eldorado de la liberté… On a de la chance.

- Le progrès, objecte Litsée, l’air sombre ; il n’y a pas que des belles choses dans le progrès ! Regarde la bombe atomique !

- Bien sûr, le progrès, c’est tout l’un ou tout l’autre. Je sais que ça pourrait aussi détruire la planète ! Mais on ne va pas voir tout en noir et moi je pensais déjà à ce qu’à vécu Rose.

Litsée l’interrompt :

- Tu ne devrais plus dire Rose…

- Oh, je sais, mais je préfère continuer à l’appeler comme ça. En tous les cas, regarde, elle a dû traverser deux guerres ! Et puis franchement, elle n’a pas cherché la facilité en choisissant sa famille et ses origines. D’ailleurs, plus j’y réfléchis et plus je me dis qu’on aura intérêt à se serrer les coudes parce qu’ils vont nous donner du fil à retordre ! C’est du lourd, les ancêtres !

Litsée en est déjà convaincue :

- C’est bien pour ça qu’ils nous envoient !

- On n’est pas sorties de l’auberge.

- Au moins, ce sera plus facile du côté de Yuzu.

- Tu parles ! Tu oublies sa fille ! Il y a des péripéties en perspective !

Litsée émet un petit rire :

- Oui, mais je pensais aux ascendants en disant ça ; il n’y a plus grand monde de ce côté-là.

Néroli hausse les épaules en riant :

- Oh, écoute, on verra bien ! On ne va pas se mettre la rate au court-bouillon à l’avance !

Un bref silence s’installe. Une idée traverse soudain l’esprit de Litsée ; elle adresse un regard complice à Néroli :

- Et si on y allait ensemble ?

Néroli soupire :

- J’aimerais bien… Mais ce n’est pas prévu comme ça, répond-elle d’une voix douce.

Litsée a du mal à cacher sa déception. Néroli pose la main sur son genou avec tendresse :

- Mais je serai là quand même !

Listée grimace douloureusement :

- Je sais… Mais j’ai un peu la trouille… Si au moins Sirius pouvait m’accompagner…

Néroli esquisse une moue dubitative :

- Je ne sais pas… On pourra toujours le lui demander tout à l’heure quand il va nous faire sa petite visite.

- D’accord.

 

§§§

 

   Plus tard…

Sirius surgit d’on ne sait où.

- Oh ! Les filles ! Toujours à papoter ?

Une fois les retrouvailles célébrées dans l’enthousiasme, le trio s’installe confortablement sur la mousse, au pied d’un grand chêne majestueux. Sirius s’empresse de donner des nouvelles de Rose totalement accaparée par ses nouvelles amours.

- Elle est heureuse, ça fait plaisir à voir. Elle a complètement oublié que ce ne sera pas toujours facile. Tout le monde oublie. C’est la vie !

Néroli intervient, curieuse :

- Et toi ? Tu as un nouveau projet à ses côtés ?

- Oui, mais ce n’est pas pour tout de suite.

Litsée profite du silence qui suit :

- Tu sais, Sirius, je me disais que tu pourrais peut-être venir avec moi.

Sirius la considère d’un air sincèrement désolé :

- Non, hélas, ce n’est pas encore possible. J’ai des obligations… On en a tous et moi-même, si je reste attachée à Rose… A vous… je devrai attendre encore un peu avant de vous rejoindre. Tu sais bien qu’on ne fait pas ce que l’on veut.

Litsée a beau s’y être préparée, la réponse de Sirius la laisse déçue. Le trio sombre dans un silence pesant.

Quelques instants plus tard, un garçon plein d’enthousiasme vient à leur rencontre :

- Oh ! Lili ! Mon départ est enfin programmé !

En quelques bonds, il rejoint Litsée et s’accroupit à ses côtés :

- Si tu savais ce que je suis impatient ! On va encore bien s’amuser ensemble !

Litsée lui adresse un regard sombre :

- Saro, tu oublies une chose : moi, je n’avais pas du tout envie de ça… On m’a forcé la main.

Saro accuse le coup avec humilité :

- Mais j’ai changé, tu sais… J’ai appris.

Litsée s’impatiente :

- Oui, ben on verra. Tu ne vois pas qu’on parle avec Sirius ? Tu nous déranges, là !

La mine boudeuse, le garçon se redresse et s’éloigne, le dos voûté. Sirius le suit des yeux avec un petit sourire énigmatique.

- Tu ne le ménages pas, commente-t-il sobrement.

Litsée se défend avec ardeur :

- Non. Je n’ai pas intérêt ! Je sais comment il est. Et puis tu sais bien que je ne voulais pas m’y recoller avec lui ! Il m’en a fait baver, quand même !

- Oui, mais toi, tu sais que ton travail avec lui n’est pas terminé.

Elle grogne :

- Je sais.

Sirius hoche la tête :

- Et cette fois, il ne tiendra qu’à toi d’en finir pour de bon.

Elle sert les dents.

- Je sais. Compte sur moi.

Néroli se redresse en soupirant. Quelque chose l’intrigue depuis longtemps ; il faut qu’elle en ait le cœur net :

- Sirius… Toi qui guides si bien les humains… As-tu déjà été l’un d’eux ?

Le regard de Sirius se perd dans le lointain :

- Il y a longtemps…

- Tu n’as plus envie ?

- Pas pour l’instant.

- Pourquoi un chien ?

- Pour l’amour inconditionnel.

Une tendresse infinie brille dans le regard de Sirius.

- Les animaux, eux, savent ce que c’est, ajoute-t-il.

- Pourtant, leur sort n’est pas forcément enviable auprès des humains, remarque Litsée.

- J’essaye de bien choisir ! Répond Sirius avec un petit clin d’œil facétieux.

- Tu as déjà choisi d’être un chat ?

- Oui, et ma foi, je recommencerai volontiers ! Le chat est libre. Le chien ne l’est jamais.

- Les chats… Quelle leçon ont-ils à apporter aux humains ?

- L’art de profiter de l’instant présent ! Et aussi, contrairement au chien, celui de s’aimer, de se choisir. C’est important aussi...

Litsée et Néroli ont savouré les paroles de leur ami avec délectation, comme toujours. Il va devoir partir ; la séparation, même provisoire, est toujours un peu triste.

- Tu nous accompagneras toujours ? Partout ? Demande Litsée.

- Toujours. Partout.

- Mais comment allons nous te reconnaître ? S’inquiète Néroli.

- Moi, je vous reconnaîtrai. Et je saurais vous le faire comprendre.

 

§§§

 

Une nouvelle fois, Litsée et Néroli sont réunies sous le chêne majestueux à l’orée de la forêt.

- J’ai fais ma petite enquête, tu sais, confie Litsée. On va devoir alléger le fardeau de la famille. On ne sera pas trop de deux pour faire ce travail. C’est pour ça qu’il est prévu que nous restions ensemble.

Néroli approuve :

- Oui, j’ai bien compris qu’on n’allait pas avoir une vie tout à fait « normale », si l’on peut dire comme ça. Disons que nous allons devoir cultiver notre différence, assumer une certaine marginalité.

- Rose est là pour nous y préparer.

Néroli sourit :

- Ça va changer de la vie de couple, des enfants, et tout le toutim ! Très bien ! Et puis j’aime bien cette idée de partager le même objectif toutes les deux, parallèlement à notre mission personnelle. C’est encourageant !

- Sûr qu’il faut bien ça pour envisager de tout reprendre à la base ! Retourner à l’école ! Non mais, tu te rends compte ?

Elles éclatent d’un rire joyeux.

- J’ai hâte de retrouver Rose et Yuzu, déclare Litsée en retrouvant son sérieux.

- Moi aussi ! Et à moi, le temps va sembler long avant de vous rejoindre. Heureusement qu’il y aura Vanille et Jasmin.

Néroli marque un temps de pause, soucieuse :

- Ils n’ont pas choisi la facilité, tous les deux… Surtout Jasmin. Tu vois, finalement, heureusement qu’on oublie tout ! Ça doit être horrible de savoir que tu vas être malade, ou handicapé, ou que tu n’arriveras jamais à l’âge adulte ? Pourquoi on choisit des « trucs pareils » ?

Litsée hausse les épaules :

- Tu le sais, on l’a tous fait, dans une vie ou dans une autre. Et plusieurs fois, sans doute. A toi aussi, c’est forcément arrivé. Tu avais ce travail-là à faire pour grandir ; ou alors, c’était tes parents, ton entourage, qui étaient appelés à progresser à travers ton épreuve. Jasmin a choisi. Sa mère, Marjolaine, aussi… Tout comme son futur père.

Néroli grimace :

- C’est difficile.

- Oui… C’est comme ça. Les rôles sont différents à chaque fois. Certains nous apportent plus de joies que d’autres. Mais nous en sortons toujours grandis. C’est ça, le but.

- Je sais tout ça. Mais au seuil du grand saut, on « mouline » un peu !

- Ce n’est pas moi qui vais te dire le contraire !

Après un court silence, Néroli relance la conversation, curieuse :

- Tu as choisi de travailler quel domaine, toi ?

- Transmettre, répond Litsée sans hésitation. Transmettre et éveiller.

- Moi aussi ! Et témoigner !

- Aussi, et soigner.

- Ah non, pas moi. Mais développer ma spiritualité, oui…

- On fera ça ensemble !

- Ce sera génial.

- Moi, j’ai soif d’apprendre ! Déclare Litsée avec ferveur.

- Sirius m’a confié l’autre jour ce que l’on attendait de nous… Nous allons devoir tout mettre en œuvre pour intensifier la Lumière autour de nous, participer activement à l’élévation des énergies pour l’entrée dans la nouvelle ère. Nous ne pouvons pas rater ça… Nous devons aider de notre mieux pour faire émerger un nouveau monde d’Amour, de Paix et de Joie. Ah, l’Amour inconditionnel ! Sirius nous apprendra. Il m’a dit qu’il aurait un grand rôle à jouer dans notre éveil spirituel. Il sera toujours notre guide. Tout autant que Rose et Yuzu.

 

§§§

 

Litsée se prépare au grand départ. Depuis quelques temps, elle fait de fréquents aller-retour pour découvrir et s’accoutumer à son futur « chez elle », à sa famille. Elle raconte à Néroli, la grande maison, le vaste jardin, promesse de partie de jeux interminables, l’entreprise familiale partagée avec la sœur aînée, Marjolaine, la première fille de Yuzu. Elle est très enthousiaste, même si la perspective de la séparation gâche un peu son plaisir. Elle sait déjà qu’elle va recevoir beaucoup d’amour, la base la plus solide pour bien grandir. Il y aura aussi la musique, la fantaisie, le non-conformisme, le sport, la nature, l’humour, les animaux, un sacré cocktail de positivité pour s’épanouir en dépit des vicissitudes inévitables de la vie. Litsée est irrésistiblement attirée… Mais parfois aussi, l’appréhension du changement est plus forte. Elle angoisse, menace de renoncer. Néroli l’encourage. Alors elle persiste.

Ses séjours vont devenir insensiblement de plus en plus longs. Jusqu’au jour J. Néroli est fataliste. C’est le processus normal. Il en sera de même pour elle dans quelques temps. Mais ce sera plus facile ; elle ne laissera presque personne derrière elle, elle. Vanille va bientôt partir à son tour. Il ne restera alors que Jasmin, et quelques autres avec qui elle a déjà « joué » une ou plusieurs « pièces » et qu’elle retrouvera ici et là, au fil de sa future aventure. Et il y aura surtout encore et toujours Sirius qui ne cessera jamais de faire la navette d’une dimension à l’autre.

Tout est en place. Le décor est dressé et les personnages possèdent leur rôle sur le bout des doigts ! Ah oui, mais il y a ce fichu « oubli » qui laisse la part belle au libre arbitre, aux tâtonnements, aux erreurs d’aiguillage, prévus ou non… Au « hasard » ! Le « hasard est l’ombre de Dieu » dit le proverbe arabe. Il faut trouver sa voie, sa mission, prendre conscience de ses dérapages et redresser la barre pour retrouver Le Cap. C’est tout l’art de la vie : accomplir ses missions avec la Lumière en filigrane et briller, rayonner comme un phare dans la tempête pour faire triompher l’Amour, la Paix et la Joie.

Frédérique

Précision, le texte est protégé par Copyright, il ne peut donc être copié et partagé !

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4 avril 2021 7 04 /04 /avril /2021 19:53

Lorsque nous nous sommes lancées ce défit avec Frédé d'imaginer puis de co-créer notre idéal de vie chacune s'est mis à la tâche de son côté.

Voici donc ce que sera ma vie !

Si vous saviez ce que je me sentais pleine de joie, hier soir après avoir mis le point final à ce récit !

C'est juste qu'en fait ... je le vis déjà !

 

C’est aujourd’hui demain !

Il pleut et pourtant je sais que cette journée ne va pas compter « pour du beurre » !

Depuis plusieurs mois nous n’avons pas ménager notre peine et aujourd’hui nous pouvons enfin nous dire « ça y est, on l’a fait ! ».

Sur la pointe des pieds je gagne la terrasse en bois qui entoure notre cabanon sur trois côtés. Nous y passons le plus clair de notre vie et mis à part pour dormir ou nous éclater au piano, il n’y a pas d’activités qui ne puissent y trouver leur place, même le coin cuisine y a trouvé sa place.

J’attrape à la volée le polaire abandonné la veille sur l’un des fauteuils, mon parapluie et file voir comment nos nouveaux pensionnaires ont passé la nuit, chien et chat collés à mes basques. Hier notre basse-cour a accueilli un couple de Barbarie qu’Amélie et Amélia, nos deux oies regardaient quelque peu de travers hier ! Apparemment tout est calme sur le front, les poules gambadent déjà, notre système d’ouverture et fermeture à batteries solaires fonctionnent parfaitement !

D’un coup d’œil j’embrasse les alentours sans rien noter de particulier puis je m’offre un petit instant contemplatif, accotée au muret de pierres sèches qui délimite l’enclos des moutons. J’ai sous les yeux tout ce qui fait ma joie, la Méditerranée au loin, nos chères Albères, Corbières, Fenouillèdes, Roussillon. Un seul absent, le Canigou ! Mais rien de grave puisque c’est sur ses flans que nous avons donné vie à notre éco-logis.

Quand la grave crise de 2020 a donné le coup de grâce à notre société d’alors, nous avons tant bien que mal tenté de nous adapter. Un petit noyau d’irréductibles complices a vu le jour. Nous ne nous connaissions pas tous mais les amis des amis ne sont ils pas par définition nos amis ?

Nous avions en commun un goût immodéré pour la simplicité, la Liberté. Sans être tous des adeptes d’une vie spartiate, nous savions aller à l’essentiel. Lorsque l’opportunité d’acheter cette immense terrain près de La Bastide s’est présentée, nous n’avons pas hésité, le Ptibus allait y être comme un coq en pâte ! Et puis avec cette histoire de Grand Reset autant liquider nos assurances vie.

Grands randonneurs devant l’éternel nos amis Pignon sont venus découvrir le coin. Ils y ont pris goût et le temps d’un week-end le petit casot que nous avions retapé dès les premiers temps les accueillait. Ce fut ensuite au tour de Claire de nous rejoindre épisodiquement, le temps de nous donner des « cours » de rattrapage en matière de maréchage. Notre vieille canadienne reprit du service jusqu’aux premiers frimas.

Dans la joie et la bonne humeur, nous nous sommes prises à rêver !

Pourquoi ne pas revisiter le concept de l’éco-village ?

Nous avons pris conseils auprès de Marie et Roger que nous retrouvons parfois au sein de leur habitat partagé à Los Masos. Petit à petit les choses ont pris tournure et l’idée de notre cabanon a fait son chemin. Depuis des années nous en avions les plans en tête. Conçu comme les huttes norvégiennes, c’est notre cocon ! Poêle en fonte, panneaux solaires, nous avons tout le confort ! Chacune de nous y a son espace, lit douillet et rangement minimaliste, tout est à portée de main, comme dans le fourgon. D’ailleurs ce dernier continue vaillamment à nous balader, jamais bien loin, souvent pour aller faire un tour à Saint Genis où nous avons toujours notre maison et le jardin ! Nous n’avons pu nous résoudre à les vendre, comment aurions nous pu abandonner notre olivier ! Lorsque nos réserves financières ont été liquidées pour donner vie à notre rêve, la solution idéale s’est imposée comme une évidence !

Aujourd’hui, Claire y vit et c’est parfait !

Le « Cortal » comme nous l’avons appelé est devenu petit à petit le point d’ancrage d’amis chers. Son nom s’est imposé immédiatement, clin d’œil à Alice notre amie de papier née d’un roman de Frédérique « Moi aussi j’existe ». Si elle n’a aucune existence légale elle est pourtant bien présente dans notre vie, je ne serais même pas étonnée de la voir un jour débarquer !

Notre casot s’est considérablement agrandi sous la houlette de Brice, au cours de chantiers participatifs organisés avec ses élèves du Lycée professionnel où il travaille à mi temps. Claude et Michelle l’occupent le plus clair du temps. Une première roulotte a fait ensuite son apparition lorsque Martine s’est finalement décidé à quitter sa maison de Sorède.

Aujourd’hui une seconde arrive et sera le port d’attache d’un jeune menuisier ébéniste rencontré à Couiza. Outre des chantiers prévus sur les villages des contre-forts du Canigou, il a quelques créations en tête qui viendront agrémenter l’étal de notre petite boutique. Je lui ai déjà passé commande d’un prototype destiné à contenir mes flacons d’Hydrolat !

Il n’est pas impossible qu’une troisième et dernière roulotte vienne compléter notre « cheptel », entre les visiteurs occasionnels ou un nouveau résident venant dynamiser et pérenniser notre éco-logis, tout est possible !

Pour lors nous misons tout sur notre épicerie multi-services !

Nous y proposons les fruits et légumes de producteurs locaux, ceux que Claire nous monte régulièrement. Avec Martine, Michelle nous sommes quatre à garnir le coin « conserve maison », quant à Frédérique elle s’est lancée dans la production hebdomadaire de pain maison à bonne échelle ! Un pain rustique cuit dans un vrai four à bois construit dans les règles de l’art. Pour ma part je distille à tour de bras et mes hydrolats se vendent comme des petits pains. L’association avec de petits producteurs locaux installés sur le Conflent fait merveille, les hydrolats de Ciste, d’Hélichryse, de Mentha Spicata et de Laurier Noble sont les produits phare de l’épicerie du Cortal !

Tout est donc bien, beau et bon et si globalement toute l’économie s’est effondrée, nous ne regrettons rien. Nous avons depuis 2020 fait une croix définitive sur les voyages au long cours, ni train, ni avion. Notre horizon s’est sans doute restreint mais ayant su anticiper nous avons pu nous adapter sans grande difficulté. Bien évidemment, il y a dans nos relations ceux qui nous servent l’éternelle litanie des « vous avez de la chance ». Nous ne nous fatiguons même plus à tenter de leur faire comprendre que nous avons quand même œuvré en ce sens et que tout ne s’est pas fait sans effort ! Je ne parlerai pas des nostalgiques du monde d’avant, aigris certains vont même à nous rendre responsables de l’effondrement de leur ancienne vie ! Comment n’ont ils pas compris que nous avions épuisé la planète, que nous foncions dans le mur !

Me voici partie bien loin de l’instant présent quand un bruit de galopade me ramène ici et maintenant. Notre roulotte arrive !

C’est la fête, la vie est belle et les cailloux sont en fleurs !

Merci.

 

 

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4 septembre 2020 5 04 /09 /septembre /2020 20:22
Cette nouvelle n’est pas vraiment une fiction, monsieur Laguépi existe bel et bien, tout aussi mal aimable, il a en effectivement quitté la Résidence un beau jour, à sa demande, non sans avoir fait parler de lui une dernière fois nécessitant l’intervention d’une famille de résident (nous ! vous l’aurez deviné).
Nous étions quelques uns à assister à son départ et c’est en le voyant monter dans le taxi, sac plastique et petite mallette à la charge de l’ambulancier, lippe boudeuse, que je me suis imaginée son retour au domicile …
La suite n’est malheureusement que fiction !
Nous ne l’avons jamais revu ! Pauvre femme !!!
Dominique
Madame Octave Laguépi.
Le taxi ambulance vient de se garer devant le 13 de la rue des mimosas. Le chauffeur, un petit homme baraqué et basané en sort et d’un pas paisible se porte vers l’arrière du véhicule. Les portes s’ouvrent libérant un plan incliné à l’extrémité duquel se profile la silhouette massive d’un homme âgé tassé dans un fauteuil roulant. En quelques secondes, ce dernier se retrouve sur la chaussée, un sac plastique volumineux posé à ses pieds.
Toujours aussi paisible, l’ambulancier contourne le véhicule et par la portière côté passager, attrape un petit sac de voyage qu’il se met à l’épaule avant de retrouver l’homme au fauteuil.
Si le chauffeur est calme, il n’en est pas de même du vieil homme qui s’agite sur son siège et ne semble pas du tout apprécier de se voir remettre le sac plastique sur les genoux.
Le tandem s’achemine vers le portail vert sur lequel une plaque en marbre indique le nom de la villa ! Les géraniums !
L’ambulancier délaissant provisoirement son patient, cherche une quelconque sonnette pour signaler leur présence. Rien !
Il tente alors d’ouvrir le portail qui résiste puis s’entrebâille légèrement sous la poussée, libérant le passage à un chat à peine pressé de quitter les lieux. De son fauteuil, le vieux monsieur invective le félin qui, de son côté, semble complètement indifférent à cet assaut verbal. Il poursuit son chemin, queue dressée, échine ondulante, en quête d’un autre coin où poursuivre sa sieste.
  • « Bon, ça vient, c’est long ! » s’impatiente le bonhomme la lippe boudeuse.
  • « Excusez-moi, mais il semble n’y avoir personne » rétorque l’autre.
  • « Arrêtez de dire n’importe quoi, elle doit être derrière, allez-voir ! »
  • « Elle, qui, elle ? »
  • « Mais enfin, ma femme ! qui voulez-vous d’autre ! »
L’ambulancier pénètre dans le jardin. Tout à fait le style qui lui fait peur, petites allées gravillonnées, massifs étiques entourés de plaques de béton, une végétation sous surveillance qui, ceci dit, n’a pas dû voir le jardinier depuis quelque temps.
L’arrière du pavillon, n’est pas plus accueillant, volets fermés, fils à linge nus, salon de jardin remisé sous une pergola noyée par la végétation. Perplexe et vaguement inquiet, l’homme revient près de l’entrée et se résout à héler un éventuel occupant des lieux, histoire de dire qu’il n’aura rien laissé au hasard.
Pas de réponse !
D’un regard circulaire, il balaie les environs espérant voir arriver la propriétaire des lieux, en vain. Au moment où il retourne vers son ambulance pour tenter de joindre le secrétariat de la maison qui l’emploie, le vieil homme l’attrape avec violence par le bras et commence à l’insulter. Comme s’il était pour quelque chose dans la situation.
  • « Bon, écoutez, y’a personne, ça crève les yeux ! »
  • « Comment ça, personne, c’est pas possible, vous n’êtes qu’un bon à rien, j’t’en foutrais moi ! personne ! »
L’ambulancier attrape son téléphone lorsqu’une femme à bicyclette s’arrête à leur hauteur. Manifestement elle connaît bien son client mais sa vue semble la laisser interloquée.
  • « Monsieur Laguépi ?, qu’est-ce que vous faites là ? »
  • « A votre avis ! ça se voit, non ? »
 
L’ambulancier s’est approché et entame la conversation mais alors qu’il s’attend à ce que de la discussion jaillisse la solution à son problème, c’est tout le contraire qui se produit. Madame Octave Laguépi est partie. Où ? Mystère ! La cycliste n’en sait rien, tout juste apprend-elle aux deux hommes qu’un camion de déménagement était là la veille et que sitôt son départ, madame Laguépi est partie dans sa petite auto !
Frénétiquement le chauffeur pianote sur le clavier de son mobile. Il a perdu son flegme et s’emmêle un peu dans les explications qu’il donne à la secrétaire qui gère le staff d’ambulances. Finalement, après avoir attendu de nouvelles instructions, il revient vers son patient qui bout de rage sur son fauteuil.
La cycliste a disparu et rien ne bouge dans la rue.
  • « Bon, je vous ramène à la Résidence »
  • « Mais il n’en est pas question, je rentre chez moi ! »
  • « Et bien vous rentrerez avec quelqu’un d’autre, pour moi, c’est fini !
D’un geste large, monsieur Laguépi vide le contenu du sac plastique sur le trottoir, libérant un vestiaire hétéroclite que l’ambulancier se dépêche de ramasser avant de faire réintégrer l’ambulance à son acariâtre passager.
 
A la Résidence la consternation est totale.
Monsieur Laguépi ! Le retour ! Ta, da, da, dam !
Personnel, résidents n’en croient pas leurs yeux. Quant à monsieur Laguépi, il ne décolère pas et est bien décidé à rester cloîtré dans sa chambre.
Martine, la secrétaire, qui cherche à joindre l’épouse en fuite, mais tombe systématiquement sur la boîte vocale de la messagerie, accepte toutes les suggestions !
Le problème est que depuis son entrée chez eux, ce résident n’a jamais reçu de visite mis à part une seule et unique de son épouse justement. Les renseignements fournis lors de son entrée font certes état d’un fils mais sans adresse. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin.
Alain, le seul aide-soignant de sexe masculin des lieux, propose son aide. Il va tenter de savoir auprès du père où vit le fiston ! Sa proposition est accueillie avec joie par ses collègues féminines qui d’une manière générale limitent leurs interventions auprès de ce vieil homme au strict nécessaire.
Grognon, pour ne pas dire plus, à son arrivée, chacun pensait que son attitude changerait lorsqu’il se serait habitué. Son côté emporté avait également été remarqué par certaines familles de résidents. L’une d’elle avait même noté que chaque jour à la même heure, évidemment au moment de la pause du personnel, l’occupant de la chambre 74 appelait ! En fait très vite il s’était rendu antipathique auprès de quiconque. Il parlait aux femmes comme à des chiens, jamais de merci ou autre formule de politesse. Tout devait être fait à la minute et si personne parmi les aides-soignants étaient disponibles, les visiteurs étaient mis à contribution sans ménagement ni remerciement.
Dans un premier temps, on l’avait plaint. Comment s’étonner qu’il soit aigri si sa femme ne venait pas le voir ! Puis un jour il avait levé la main sur l’infirmière et ce fait d’abord isolé s’était reproduit. En fait, il leur avait tout naturellement annoncé que cogner était dans ses habitudes mais qu’il les préviendrait, un sacré plus par rapport à sa femme qui n’avait pas droit aux sommations ! Il n’avait absolument pas conscience de la gravité de ses gestes et que dénoncé il aurait été sous le coup de la justice.
Autant dire que la nouvelle de son départ les avait enchantés même si chacun avait eu une pensée émue pour son épouse. Elle n’avait pas soufflé longtemps !
A peine un petit trimestre !
 
Deux jours plus tard, le fils, localisé à Bordeaux grâce à l’intervention d’Alain, entre à la Résidence. Il annonce immédiatement la couleur au directeur de l’établissement. Il sait où est sa mère mais ne dira rien et il hors de question qu’il prenne son père chez lui. Par contre il ne se fait pas prier pour raconter l’extravagante fugue de sa mère. Il y a 8 jours, lorsqu’elle a appris que son mari voulait rentrer au domicile conjugal et que l’on ne pouvait le contraindre à rester à la Résidence, son sang n’a fait qu’un tour. Jamais plus, elle ne revivrait l’enfer qui a été le sien auprès de cet homme suffisant et plein de morgue. Elle a pris goût à la liberté, retrouvé l’estime de soi et si elle n’a jamais divorcé pour plein de raisons qui ne lui paraissent plus justifiées, il est hors de question de se laisser de nouveau écraser. Le lendemain de l’annonce du retour de son époux, elle cherchait le garde-meuble qui allait pouvoir se rendre disponible le plus rapidement. L’affaire entendue, ayant prétexté des problèmes de santé pour retarder le retour d’Octave Laguépi, deux jours plus tard elle quittait ce pavillon où elle avait connu le pire. Il serait toujours temps de venir récupérer le mobilier qui lui était cher, le principal tenait dans sa petite Micra. Une amie allait l’accueillir le temps pour elle de se retourner.
Feu madame Octave Laguépi avait vécu, madame Joséphine Laguépi avait de beaux jours devant elle. Fini pour elle d’effacer jusqu’à son prénom de son identité, elle avait récupéré le sien et d’ici quelque mois elle aurait repris son nom de jeune fille.
 
Le fils vient de repartir, il n’a même pas voulu voir son père qui va rester encore quelque temps à la Résidence avant d’intégrer une autre maison de retraite. Cette décision est imposée par le directeur qui a invoqué un problème de place. Après tout, le départ d’Octave Laguépi avait libéré une chambre qui aurait très bien pu être immédiatement occupée, la liste d’attente n’est pas une vue de l’esprit !
C’est ce motif qu’il vient d’avancer à Octave. Ce dernier n’a pas pipé mot, il a regardé par la fenêtre, tourné son fauteuil et demandé qu’une « fille » vienne le chercher pour le conduire à table.
Point final.
 
Dominique
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14 août 2020 5 14 /08 /août /2020 06:55

Dans la vraie vie, Pierre nous a quittés il y a presque 2 ans maintenant et si pour lui les choses ne se sont pas passées ainsi hormis le grand bazar qui régnait chez lui, ce récit n’est pas pour autant une fiction. D’autres n’ont pas eu sa chance et leurs vécus m’a inspiré cette nouvelle ! Lorsque nous allions régulièrement aux Valbères auprès de Jeannine que de fois avons nous été attristées et scandalisées de constater avec quelle légèreté les anciens étaient traités par leur propre descendance ... Monsieur C. « placé » par son fils en maison de retraite, un fils qui s’était dépêché d’occuper la maison de son père. Yvonne qui ne voyait son fils que le jour de son anniversaire, à lui ! Nos oncle et tante, à l’époque où nous vivions à Paris, victimes d’une mise sous tutelle abusive !

Le grand âge ne protège de rien et surtout pas de la cupidité !

Jeannine qui bien que flirtant avec les 95 ans avait remballé la doctoresse et ses questions à la gomme … du genre à quelle heure le train x croisera le train y sachant qu’il y a eu un retard … Nonagénaire mais pas gaga pour autant !

Finalement je suis effarée de voir que l’on écoute avec plus de sérieux un marmot de 3 ans qu’un aïeul de 90 !

Il n’y a pas de limite d’âge pour aimer la vie !

Alors voici !!!

Dominique

Vive la vie

La voiture vient à peine de s’arrêter à sa hauteur que Pierre a déjà franchi la courte distance qui le sépare de la portière, côté passager. Jamais encore il n’avait fait d’auto-stop ! Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître ! A peine le pouce levé et le voilà prêt à embarquer.

Sûr et certain que le jeune couple qui vient de le charger n’imagine pas que ce vénérable grand-père est un fugueur !

Serrant sur ses genoux sa sacoche en cuir, le voilà qui se répand en explications, que personne ne lui demande, puis aussi soudainement se ferme comme une huitre, concentré sur la prochaine étape de son équipée.

Déposé par chance au centre du village, il se hâte de gagner la consigne de la gare SNCF où l’attend déjà son bagage. Le cœur battant à tout rompre, il se dirige ensuite vers les bornes de compostage.

Finies les répétitions, voici la générale tant attendue.

Mais alors que depuis des jours il ne vit que pour ce moment, à l’instant où le train entre en gare une hébétude totale le saisit. Bousculé par un petit groupe de voyageurs, sa valise lui échappe. Il tente fébrilement de la récupérer quand une poigne ferme l’attrape par le coude. Une petite brunette vient de rattraper sa valise et d’autorité l’entraîne vers le train.

Quelques secondes plus tard, de la fenêtre du TER, il voit enfin s’estomper ce qui fut si longtemps son cadre de vie.

A 80 ans bien sonnés, il a pris le chemin de la liberté.

Que ceux qu’il laisse derrière comprennent ou non son choix n’a plus d’importance, le cauchemar de ces quelques mois écoulés appartient au passé.

Veuf depuis une petite année, il avait peiné à refaire surface. Celle qui partageait sa vie depuis tant d’années lui avait fait faux bond en quelques semaines lui ôtant le goût de vivre. Pourtant petit à petit il avait repris du poil de la bête, la solidarité du voisinage y étant pour beaucoup. Chacun s’était ingénié à ne jamais laisser passer une journée sans croiser sa route. Une pâtisserie dont on lui offrait une part, un prêt de livre sur un de ses sujets préférés, quelques fruits ou juste un moment de bavardage, comme ça, pour ne rien dire …

A son insu, il avait repris ses habitudes se laissant même séduire par ce qui auparavant était le domaine de sa femme, l’informatique !

Il bricolait ici ou là pour les voisins qui en retour l’emmenaient faire quatre courses, mais son plus grand plaisir était de jouer la « nounou » pour les chiens du quartier. Il dépannait même pour plusieurs jours les familles qui ne pouvaient ou ne souhaitaient pas voyager avec leur animal.

Le ménage était son point faible et son plus gros défaut de se laisser submerger par les objets. A l’entendre tout était toujours comme neuf et pouvait servir. Allez comprendre pourquoi son aide-ménagère ne partageait pas son point de vue ? Par contre il était l’homme providentiel pour tous les bricoleurs du quartier.

Savoyard de naissance, Pierre avait quitté ses chers sommets, en pleine jeunesse, pour l’amour de Marie et cela faisait bien dix ans qu’il n’avait pas remis les pieds à Chamonix. Il avait encore quelques connaissances et depuis sa renaissance, l’envie de les retrouver le tenaillait. Il y avait cependant un gros obstacle à surmonter pour faire de son rêve une réalité, l’ingérence de ses enfants dans sa vie.

Pierre avait de plus en plus souvent la désagréable impression d’être redevenu petit garçon et admettait difficilement de vivre sous leur regard. Jadis fondé de pouvoir, il s’accommodait mal de leur intrusion dans ses affaires. Si encore ils avaient su répondre présent au moment où la solitude lui pesait le plus !

Et puis il y avait eu la visite de sa fille, un jour à l’improviste, une petite phrase lancée, comme cela, mine de rien.

Entrer en maison de retraite !

Et quoi encore ?!

Complètement chamboulé, il avait filé chez ses voisins où il se savait le bienvenu.

Comme d’habitude les Lauzet ne lui avaient pas fait défaut. Pratiques, ils l’avaient écouté puis l’avaient aidé à rechercher et lister ce qui indisposait le plus ses enfants. Un plan d’attaque avait été élaboré.

Cela avait commencé par un grand ménage côté jardin, histoire de soigner le décor, de gagner du temps. Le voisinage d’abord interloqué par cette soudaine activité, avait apporté son concours, participant activement aux rotations sur la déchetterie.

Ensuite pour l’aider à se protéger au mieux et vivre comme il le souhaitait, même fleurant les 85 ans, il en avait le droit, Pierre avait rencontré le notaire de ses voisins venu à leur domicile. Ce premier pas vers la liberté avait failli tourner court lorsque le fils de Pierre avait frappé à la porte des Lauzet inquiet de l’absence de son père. Gentiment sermonné, ils lui avaient rappelé que son père était un grand garçon et histoire de faire diversion inventèrent un bricolage bidon chez des relations communes.

Ce soir là, Pierre se coucha plus détendu, la donation de leur maison faite à leurs enfants du vivant de Marie, n’était pas un obstacle à son désir de liberté. S’il ne pouvait plus en disposer à sa guise, il en conservait la jouissance et l’usufruit. Occuper comme Perette à tirer des plans sur la comète, il se voyait déjà couler des jours tranquilles sans quiconque pour le surveiller, c’était sans doute prématuré !

Quelques semaines s’écoulèrent au cours desquelles Pierre commença à prendre discrètement ses marques. Ayant remarqué qu’à chaque visite sa petite fille faisait un tour sur son ordinateur, il s’était obligé à ne rien laisser traîner qui aurait pu trahir la nature de ses projets.

Dans la maison, en apparence le bazar régnait toujours, pourtant les placards s’étaient en partie vidés de leurs contenus, contenus qui s’entassaient dans un garage voisine.

Il y voyait plus clair, ses rêves prenaient corps.

Utilisant le Net pour prospecter, il avait opéré un premier tri et communiqué ses résultats aux chamoniards, mis dans la confidence. Ceux-ci l’avaient orienté vers une résidence dite « sécurisée » où l’un d’eux logeait déjà. La liberté avec une solution de repli en cas de pépin.

Rassuré, ayant déjà sauté le pas dans sa tête, Pierre tardait cependant à arrêter une date pour son grand départ. Deux coups de semonce le réveillèrent brutalement.

Deux visites.

Une qu’il n’attendait plus, l’autre à laquelle il ne s’attendait pas !

Lorsque sa petite fille débarqua avec une galette le jour de l’Epiphanie Pierre tout ému cru qu’elle avait réalisé comme il s’était senti seul, jusqu’à ce que sans détour elle lui demande ce qu’il avait fait des bijoux de Marie.

Rangés, lui répondit-il !

Est-ce la sécheresse du ton qui la dissuada de persévérer, toujours est-il que la jeune femme, sitôt sa part de galette avalée réintégrait sa petite DS pressée sans doute d’aller relater ses déboires. Pierre fit de même et dans l’heure qui suivit, appelait ses amis savoyards pour connaître les éventuelles disponibilités en matière de location.

Une petite semaine plus tard, pas de déception mais après coup une énorme frayeur qui le fit réagir quasi immédiatement.

Le premier entretien avec le notaire de ses voisins lui avait permis de cerner les dangers qui pouvaient éventuellement fondre sur lui. La jeune femme lui avait relaté par le menu les avatars de clients victimes de mises sous tutelle abusives, souvent à la demande de familles pressées de récupérer des biens qu’elles convoitaient. S’il avait réalisé que sans illusion quant à la nature des sentiments qui agitaient bon nombre de ses clients elle se libérait de ses angoisses en lui dressant un tableau plutôt sombre de l’Humanité, il avait quand même reçu le message qu’elle tentait de lui faire passer.

Il s’était déplacé pour la revoir et avait suivi à la lettre ses conseils. Mandat de protection future, certificats médicaux attestant qu’il était sain de corps et d’esprit, changement de domiciliations bancaires ...

Tout était allé vite, l’étau se desserrait ! C’était du moins ce qu’il croyait jusqu’à ce 13 janvier où deux femmes sonnèrent à sa porte. Assistantes sociales, mandatées par le Conseil Général, elles intervenaient à la demande de ses enfants inquiets pour leur père afin de procéder à un inventaire de ses besoins !

Interloqué, Pierre répondit néanmoins du tac au tac qu’il n’avait besoin de rien, hormis peut-être de les voir un peu plus souvent et tourna les talons. Elles lui emboîtèrent le pas. Cherchant du regard où s’asseoir, le canapé étant encombré par un tas de linge à plier, à dessein, il les laissa se débrouiller, leur tournant ostensiblement le dos. Réalisant qu’elles allaient s’incruster, il leur approcha deux chaises mais pris la peine de terminer ce qu’il était entrain de faire à leur arrivée. Ensuite, leur faisant face, il attendit !

Il écouta en silence un bon moment décidé à leur river le clou à la première occasion. Celle-ci se présenta lorsque l’un des deux femmes lui demanda d’un air doucereux quel jour on était !

Il lui répondit mais continuant sur sa lancée leur demanda s’il n’existait pas d’autres tests plus fiables et moins galvaudés pour savoir si les gens chapeautaient ou pas !

La femme bredouilla une vague réponse et farfouillant dans ses documents embraya sur le chapitre santé. Subitement, Pierre sentit que la mesure était comble. Il allait leur coller la preuve sous le nez qu’il était en pleine forme et elles allaient aller se faire pendre ailleurs. Il avait à portée de main les certificats médicaux établis sur les conseils du notaire, attestant de manière irréfutable qu’il ne perdait pas ses boulons, il pouvait même leur en offrir une copie !

Cinq minutes plus tard, les femmes parties, il filait chez ses voisins pour leur raconter ce qu’il venait de vivre. Il ressortit de chez eux déterminé à filer à l’anglaise le plus vite possible, triste de constater qu’il ne pouvait attendre rien de bon de sa propre famille !

Epilogue

Dans le train qui l’emmène à grande vitesse Pierre écoute amusé la brunette lui raconter ses déboires amoureux, ses projets. Une diversion bienvenue car s’il sait pouvoir compter sur les « chamoniards », le constat est quand même amer.

Le ronron du train, la chaleur du wagon l’ont quelque peu engourdi, il se sent flotté puis aussi soudainement que la peine lui a noué le cœur, un soudain bien-être l’envahit … Marie ! Elle est là, il la voit. Sa tignasse brune, l’œil qui rit, pleine d’entrain comme jadis.

Avec la petite brune, la vie lui a rendu Marie.

Un joli clin d’œil pour lui montrer que rien ne finit, il suffit juste d’y croire.

Dominique

 

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10 juin 2019 1 10 /06 /juin /2019 19:15

Aimer la vie, s'aimer !

1

S'aimer? Emilie s'en était toujours bien gardée. Ne lui avait-on pas seriné dès son plus jeune âge qu'elle se regardait un peu trop le nombril ? Elle avait toujours entendu prôner la nécessité de cultiver l'humilité ; sa grand-mère surtout, ne manquait pas une occasion de lui rappeler son insignifiance. Elle avait donc fini par admettre que, sans doute, elle n'avait que peu d'importance.

Adolescente, ceux que sa famille qualifiait de petits « branleurs » l'avait séduite. En leur compagnie, la vie pétillait, elle avait le sentiment d'exister. Malheureusement son parcours scolaire s'en était ressenti. En fin de seconde, Emilie s'était découvert une passion pour l'horticulture, réalisant qu'elle s'était trompée d'orientation. Que n'avait-elle déclenché en annonçant ce soudain engouement et son intention de passer un bac pro ! Découragée, elle avait baissé les bras et continué cahin-caha sa scolarité. Bac en poche - après la session de rattrapage, ne manquait-on de lui faire remarquer ! - majorité atteinte, elle avait quitté sa famille pour se joindre à un groupe de marginaux qui, eux, ne la traitaient pas comme quantité négligeable.

A défaut d'horticulture, Emilie avait trouvé un emploi de « femme à tout faire » dans une jardinerie. Le salaire n'était pas phénoménal mais lui laissait la possibilité de se payer quelques petites fantaisies, d'autant qu'elle n'avait aucun problème de loyer. Un jour chez l'un, une semaine chez l’autre, elle se constituait un petit pécule et avait vu la vie en rose lorsque son employeur lui avait proposé le studio laissé vacant par le gardien. Cerise sur le gâteau, une des horticultrices, l'avait prise sous son aile, se régalant à lui dévoiler les bases du métier.

Lorsque Juan était apparu dans la vie d’Émilie, sa « tutrice » comme elle se plaisait à désigner Christine, était devenue sa confidente ; cette mère de substitution avait perçu immédiatement le danger que cet homme représentait pour la jeune femme.

Mâle dominant dans la bande, il avait jeté son dévolu sur une Émilie éblouie d'être préférée et prête à tout pour conserver son statut de favorite !

Querelles d'amoureux puis scènes de jalousie s'étaient succédées, cependant la jeune femme finissait toujours pas l'excuser ; au moins était-elle aimée !

Juan ne supportait pas Christine qu'il accusait de chercher à asseoir son pouvoir sur Émilie ; aussi, ne savait-elle comment manœuvrer pour alerter sa jeune amie sans provoquer une crise qui lui aurait fait perdre le contact. Elle avait profité d'un cambriolage survenu à la jardinerie pour lui conseiller de mettre ses quatre sous d'économies sur un compte épargne. L'affaire avait été rondement menée et dans la foulée, Emilie, sans trop savoir pourquoi, avait confié à son amie quelques papiers et documents qui lui tenaient à cœur.

Peu de temps après, Emilie disparut sans laisser d'adresse, désertant son poste de travail, ne prenant même pas la peine de vider entièrement le studio. Ce fut Christine qui s'en chargea ! 

2

La petite famille grimpait vaillamment le chemin qui traçait à flan de coteau sa voie vers l'estive. Rien ne semblait pouvoir venir à bout de la détermination des 2 jeunes garçons fortement motivés par une possible rencontre avec les marmottes. Elles avaient selon toute vraisemblance dû sortir de leur hibernation ! La première halte près du petit lac, lieu de prédilection de ces petits mammifères, était donc ardemment attendue d'autant qu'elle serait l'occasion de casser une petite croûte !

Ils abordaient le dernier raidillon avant le replat qui surplombe la vallée de l'Orry quand le chien stoppa net face à un homme grand et maigre, vêtu en tout et pour tout d’un saroual plutôt défraîchi et d’une paire de rangers.

Il grommela un vague bonjour puis s'enquit d'une manière abrupte de leur destination avant de poursuivre son chemin, apparemment satisfait de la réponse.

- « C'était qui le monsieur ? » demandèrent en cœur les 2 garçons qui venaient de débouler du sous-bois où ils batifolaient.

- « Sans doute un des babas qui viennent ici pour les sources chaudes ! Allez, sus aux marmottes ! ».

- « Pourquoi lui as-tu dit que nous nous arrêtions au lac ? »

- « Ben, c'est vrai ? Non ? Et puis quelle importance ? »

L’en-cas avalé, chaque enfant avait repris son barda, les parents avaient échangé les leurs et la troupe était repartie vers le refuge, dernière halte avant leur but ultime, le vieil orry. Dans son porte-bébé, la plus jeune randonneuse de la bande donnait de la voix, maintenant bien éveillée au grand dam de son père qui en avait hérité.

La vallée venait de dévoiler le sommet pyramidal du Nou Founts quand un concert de sifflets éclata pour la grande joie de tous. Les marmottes s'étaient juste trompées de rendez-vous ! Un dernier effort et la grillade tant attendue était à leur portée. Restait à mener à bien la collecte de pignes, de branchages et à faire le plein d'eau. 

Chacun s'affairait quand un cri étouffé se fit entendre ; la gamine étant scrupuleusement entrain de déguster la flore locale, sa mère n'y prêta pas attention ! Les garçons devaient chahuter. Elle venait de s'asseoir près de sa fille quand le cri se fit entendre de nouveau. Elle attrapa la petite, la cala sur la hanche et s'achemina vers le refuge dont la partie réservée aux bergers était verrouillée. Elle pensait avoir rêvé quand retentirent quelques coups secs  et un appel feutré ! Elle contourna vivement la bâtisse et avisa une ouverture en hauteur.

- « Y'a quelqu'un ? »

- « Aidez-moi ! »

Ne prenant pas la peine de répondre, elle repartit à toute allure, appelant à pleine voix son mari.

- « Y'a quelqu'un dans le refuge qui appelle au secours, là-haut ! T'as rien entendu ? »

- « Si mais je pensais que c'était la petite ! »

Au moment où ils atteignaient la construction, les garçons arrivèrent ventre à terre traînant derrière eux un vieux sac à dos.

- « Regardez ce qu'on a trouvé ! »

- «Lâchez ça, c'est dégoûtant ! Et venez, on a besoin de vous ! »

Quelques instants plus tard, ce qui faisait office de table ayant été placé sous la fenêtre, ils découvraient à l'étage, allongée sur le sol, une jeune femme entravée !

Les évènements s'emballèrent. Il leur fallait s'éloigner au plus vite pour se mettre en sécurité, après avoir toutefois résolu un problème crucial : leur inconnue était pieds nus ! Trop en vue, ils décidèrent d'éviter l'orry et remontèrent le long du torrent pour tenir un véritable de conseil de guerre.

Après avoir tenté de comprendre ce qui avait conduit leur protégée au refuge, un plan d'attaque fut dressé qui, au grand désespoir des garçons, zappait le pique-nique. Premier acte, retourner au refuge pour récupérer le sac à dos trouvé par les garçons et contenant vraisemblablement les tennis de la jeune femme ; autant dire un grand moment d'angoisse ! Acte deux, regagner la civilisation, les communications ne passant pas !

3

En quittant la jardinerie, Emilie et Juan s'étaient joints à un groupe de marginaux qui écumaient la vallée de la Têt et ses multiples sources chaudes. Ils vivaient de petits boulots dans des camping-cars rafistolés ou faisaient la manche. Très vite Emilie tenta de faire comprendre à son compagnon que cette vie ne lui plaisait pas, mais en vain. Elle envisageait de le quitter cherchant avec de plus en plus de détermination comment fausser compagnie à la bande. Mettant à profit les renseignements glanés ici et là, elle tentait de donner le change et croyait avoir endormi la jalousie maladive de Juan quand il lui proposa une virée jusqu'à l'estive, jusqu'à l'Orry. Marcher n'étant pas son truc, elle refusa.

Une volée de coups s'abattit sur elle et c'est dans un état second, terrorisée par la violence qu'elle lisait dans le regard de Juan qu'elle se retrouva sur le chemin qui grimpait au refuge. Arrivés sur place, il la fit monter dans le grenier où les bergers gardaient leurs quelques possessions au sec en saison, la déchaussa avant de l'attacher et de disparaître.

Lorsqu'Emilie eut terminé son récit seul le silence lui répondit ; son auditoire était médusé ! Les garçons furent les premiers à récupérer.

- « On dirait un film de bandits ! » chuchota le plus jeune.

- « Ouais, c'est géant ! »

Un plan fut échafaudé qui n’enthousiasmait pas du tout Emilie : redescendre par le chemin pris à l'aller, au risque de croiser Juan qui, selon toute vraisemblance, était allé récupérer des affaires personnelles. Il fallut lui expliquer longuement qu'il n'y avait pas d'autre solution. Si par malheur ils le croisaient, ce dernier verrait ce qu'il s'attendait à voir : la famille entrevue à l'aller !

En effet, lorsqu'en montée leur route avait croisé la sienne, les garçons étant occupés dans le sous-bois Juan n’avait rencontré qu’un couple avec un bébé et un chien. C'est donc ce même équipage qui allait redescendre !

Au terme d'un long conciliabule ils mirent leur plan à exécution. Les deux femmes échangèrent vêtements et chaussures, la meilleure des « couvertures » étant la fillette dans son porte-bébé dont Emilie venait d'être chargée. Les deux garçons et leur mère allaient emprunter le GR 10 pour atteindre un village plus haut dans la vallée. Le trajet, pas trop technique et présentait l'avantage de rallier un gîte d'étape toujours ouvert où les garçons et leur mère seraient en sécurité. Quant à Emilie et son compagnon d'infortune, histoire de limiter le risque de mauvaise rencontre, ils rattraperaient à partir du lac la piste carrossable, un itinéraire plus long mais offrant une chance de se faire prendre en charge par d'éventuels automobilistes !

Au moment où le couple se mettait en marche, Emilie craqua, terrorisée à l'idée de paniquer et de mettre en danger la vie de l'enfant qu'elle portait ! Lorsqu'elle comprit que le couple ne changerait pas d'avis, elle se résigna et se mit en marche, émue aussi de la confiance qu’on lui témoignait. 

4

Les saisons s’étaient écoulées depuis ce jour mémorable et en ce superbe jour d'automne, de son perchoir, Emilie cherchait à entrevoir la piste où elle avait cru vivre ses dernières heures il y a quelques années, en quittant le refuge avec le bébé dans le dos. Elle avait imaginé une rencontre avec Juan, vaguement envisagé de tomber sur un 4/4 de chasseurs mais en aucun cas ne s'était préparée à croiser l'un des vieux camping-cars lancé à l'assaut de la piste défoncée.

En apercevant le véhicule bariolé débouchant de l'épingle, Emilie s'était statufiée, le cœur battant à tout rompre. Son compagnon l'avait alors empoignée sans ménagement, l'obligeant à continuer la descente tout en manœuvrant pour rester toujours à sa hauteur.

A l'instant précis où ils allaient se croiser, le véhicule stoppa et le chauffeur les héla !

Le cœur aux bords des lèvres, Emilie vit son complice avancer avec détermination vers le camion, non sans lui avoir enjoint de continuer son chemin. Elle s'éloigna les jambes en flanelle, n'osant se retourner, inquiète de voir la conversation s'éterniser. Elle avait reconnu les occupants plutôt du genre excité. Le chien devait le sentir car il grondait, ramassé sur lui-même aux côtés de son maître.

Elle avait progressé d'une centaine de mètres quand une galopade derrière elle lui mit le cœur aux bords des lèvres, elle accéléra le pas incapable de penser.

- « Tu passes le turbo ?! Ils voulaient savoir comment était la piste plus haut. Je les ai rassurés mais y'a un hic, s'ils ne peuvent passer les ornières, on risque de les retrouver derrière nous ! »

- « Qu'est-ce qu'on fait ? »

- « On trace, vite fait, passe moi la gamine. »

Ils avaient avalé un bon bout de piste quand une pétarade se fit entendre derrière eux. Terrorisée, Emilie stoppa net et se précipita sur le bas-côté, l'estomac en révolution, les oreilles bourdonnantes.

- « Elle est malade la p'tite dame ? »

Un gros pick-up venait de stopper non loin d'eux ; un coup de pouce du destin !

En deux temps trois mouvements, ils se retrouvèrent coincés à l'arrière du véhicule au milieu d'un attirail de chasse, non sans avoir dû argumenter pour que le chien n'aille pas rejoindre ses congénères dans la benne !

Ballottés et passablement incommodés par l'odeur fétide qui imprégnait l'habitacle, ils commençaient à tout juste se détendre lorsque, arrivant en surplomb du village, Emilie aperçut le véhicule de Juan, garé devant l’Église.

Une crise de panique la submergea, contraignant les chasseurs, totalement déstabilisés, à les débarquer sur la piste. Ne cherchant pas à se faire préciser ce qui se passait, son partenaire lui fit rebrousser chemin pour atteindre le vieux château où débouchait l'antique chemin menant du village à l'estive, seule autre alternative pour regagner le village en évitant le parking.

A l'approche du vieux clocher républicain, fierté du bourg, il la conduisit dans une petite ruelle où un vieux tilleul ombrageait une minuscule courette, lui confia le bébé et le chien, et partit au pas de course récupérer la voiture. Jamais le temps n'avait paru aussi long à Emilie, son imagination lui inspirant les pires scénarios ; Juan refusant de bouger le camion, jouant des poings … Elle avait fini par craquer, déstabilisant complètement le bébé qui pleurait à fendre l'âme au grand dam du chien qui leur dispensait force coups de langue pour tenter de les réconforter ! 

Epilogue

Le temps avait passé. Les formalités policières bouclées avec l'aide de ceux qui l'avaient secourue, Emilie avait récupéré ses quelques possessions conservées par Christine et quitté la région pour entamer une formation d’horticultrice. Son amie avait joué à fond son rôle de tutrice et une association d'aide aux victimes de violence et son équipe de juristes, psychologues, assistantes sociales l'avaient aidée à se faire confiance. CAP en poche, elle poursuivait son chemin et avait retrouvé avec joie, et douleur aussi, cette famille que la Vie avait placée sur sa route pour l'aider à se découvrir et s'aimer !

Do

 

 

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24 novembre 2018 6 24 /11 /novembre /2018 17:32

Cet été, alors que nous campions sur une île de l’Atlantique, un couple de retraités occupait l’emplacement voisin du nôtre. Au fil des heures et des jours, ils ont été rejoints par ce qui nous a semblé être leur famille, enfants et petits-enfants, tout ce petit monde profitant pleinement de leur séjour au détriment de leurs aînés qui géraient une intendance de plus en plus lourde.

Par ailleurs, un nombre grandissant de personnes de notre entourage se retrouvent aujourd’hui victimes de leurs décisions concernant la transmission de leur patrimoine de leur vivant, lésées par leur propres enfants !!!

C’est ainsi, qu’inspirée par ces situations, j’ai imaginé cette nouvelle, intitulée « Léa et Léo ».

Il faut avouer que j’ai de plus en plus de mal à accepter la manière dont nos aînés sont considérés chez nous, c'est-à-dire avec de moins en moins de respect et de considération. Très marginale en Europe, pour ne pas dire exceptionnelle, la suppression des tarifs séniors dans les musées et autres lieux culturels -qui proposent parfois la gratuité des jeunes jusqu’à 28 ans !- en est la parfaite illustration. Les vieux doivent payer pour les jeunes, c’est clair. Qu’ils se délestent de leur patrimoine au profit des jeunes générations est bon pour l’économie, puisque, c’est bien connu, les jeunes consomment plus que les anciens. Consommez, consommez, mais cependant, enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, rappelez-vous que séniors ne veut pas dire séniles. Les anciens sont des adultes à part entière qui ont encore le droit de choisir leur vie !!!

 

Pour découvrir la nouvelle, cliquez sur le lien ci-dessous!

https://drive.google.com/file/d/1YntIkR8MOq_EnfmSKSjlYnttVNBFXZpg/view?usp=sharing 

Bonne lecture!

Frédérique

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29 novembre 2016 2 29 /11 /novembre /2016 16:38
Encore un peu somnolente, Mathilde sirotait son premier café de la journée, le regard vague et l'esprit embrumé, lorsque Valentine fit une entrée fracassante dans la roulotte. En s'éveillant, Mathilde avait remarqué la couchette vide et ne s'en était pas étonnée. Sa fille était plus matinale qu'elle-même. Elle avait coutume de se rendre aux écuries et de s'adonner à une petite marche avant de prendre le petit-déjeuner.
- Maman ! J'ai très mal dormi ! déclara la jeune fille en se plantant devant sa mère, le visage plein de reproches et de mécontentement.
Mathilde leva vers sa fille un regard perplexe.
- Pourquoi ?
Avec un soupir, Valentine s'assit face à elle et s'empara de la cafetière pour remplir son bol.
- Je n'en peux plus de cette situation. Il faut que ça bouge, maintenant !
Mathilde vida son bol d'une traite, et fronça les sourcils:
- Mais de quoi tu parles ? Je ne comprends rien...
- Mais je te parle de nous ! On est au point mort, là. Et ça s'éternise. Depuis combien de temps on est dans cette roulotte ? Il n'était pas question qu'on ait un appartement ? C'était une question de deux ou trois mois, maxi. Et là, ça fait combien de temps ?!
- Oui, je sais... Mais on n'est pas mal, là, non ?
- On est pas mal, d'accord ! Parce que le mois d'août s'éternise comme le reste, et que la mauvaise saison n'est pas prête d'arriver à ce train-là; mais il n'empêche que je voudrais bien avancer, moi. Maintenant que je sais ce que je veux faire, j’ai envie de passer aux choses sérieuses, d’aller m'inscrire en fac à Reims, de rencontrer la tante de Samuel pour voir si la cohabitation avec elle est possible... Et puis tiens, par rapport à Samuel, j'ai beaucoup de choses à lui dire, moi. Pourquoi ne fait-il pas attention à moi ? Il faut que j'en aie le cœur net.
Mathilde ne répondit rien, l'air soucieux.
- Et toi ? reprit Valentine, tu n'as pas envie de savoir si le poste de Joigny va te convenir ? Et ce Franz... Il t'a plu, hein ? Ce serait intéressant de savoir si tu vas le revoir, non ? Et puis mine de rien, on a toujours la même épée de Damoclès au dessus de la tête : papa. Qu'est-ce que tu crois qu'il va faire, papa ? Il semblerait quand-même qu'il soit à notre recherche... Moi, je ne peux pas rester comme ça dans l'incertitude, elle n'a pas le droit de jouer comme ça avec nous !
- Qui ça ?
- Mais notre auteure !
- Ah, d’accord…
Le visage de Mathilde s'éclaira ; d'un coup, elle avait compris où sa fille voulait en venir. Mais ses pensées n'étaient pas encore suffisamment claires pour lui permettre d'entamer une discussion constructive. Elle s'empara de la cafetière pour remplir son bol à nouveau.
De son côté, Valentine, avala quelques gorgées de café avant de se couper une tranche de pain, pour la tartiner généreusement de beurre et de confiture pour y mordre à belles dents.
- Ça fait combien de temps qu'elle nous a plantées là, avec tous nos problèmes ? reprit-elle, la bouche pleine.
Mathilde haussa les épaules:
- Un moment...
- Oui, un bon moment. Et ça ne va pas !
- Et qu'est-ce que tu veux faire ?
- Faut lui parler.
- Tu sais comment la joindre ?
- Pas vraiment, mais sur Internet, on doit bien trouver quelque chose sur elle, non ? Elle ne doit pas en être à son premier livre...
- Sans doute; enfin, peut-être. J'espère, en tout cas.
Valentine hocha la tête en prélevant avec férocité une autre bouchée de sa tartine:
- Dès que j'ai fini de manger, je commence les recherches. On va la secouer un peu, tu vas voir. On est responsable de ses créations. Elle nous doit des explications.
 
Trois heures plus tard, installées dans la salle informatique du domaine d'Epona, la mère et la fille collaboraient efficacement pour en apprendre plus sur leur créatrice. Elles avaient bien avancé. En tapant le nom de leur auteure sur le moteur de recherche, elles avaient découvert un site d'éditions en ligne où figuraient plusieurs de ses ouvrages: cinq, très exactement. Elles en étaient soulagées: leur histoire avait donc des chances d'aboutir, à moins que leur créatrice ne soit une adepte des fins en « eau de boudin »! Mais encore fallait-il trouver un moyen de la contacter.
Soudain, Valentine poussa un cri de victoire:
- Eureka !!! J'ai trouvé un blog !
Mathilde se leva précipitamment pour rejoindre sa fille devant son ordinateur.
- Il n’y a pas de photo d’elle ? J'aurais bien aimé voir à quoi elle ressemble, ajouta-t-elle déçue, en découvrant la photo de « profil », un charmant petit fox-terrier à lunettes.
Valentine avait commencé à faire défiler les parutions.
- Ben dis-donc, il y a pas mal d'articles ! Ça a l’air sympa…
Il y avait effectivement de nombreux articles, d'inspirations diverses : lectures, cinémas, recette, coups de gueule, coups de cœur...
- Bon, si tu commences à lire, remarqua Mathilde en voyant sa fille s'attarder sur un article au sujet d’un film à ne pas manquer, on n'est pas sorties de l'auberge! Tu trouves un contact?
Valentine secoua la tête:
- Je n’ai pas l’intention de tout lire, mais il a l’air bien, ce film ; on aurait pu y aller, vu qu’on n’a pas grand-chose d’autre à faire. Enfin, je crois qu’on doit pouvoir laisser un message sur ce blog...
- He ben, alors allons-y! riposta Mathilde.
 
***
 
Comme beaucoup de gens, j’imagine, mon premier travail, lorsque j’ouvre l’ordinateur, est de lire mes mails. Il faut dire qu’aujourd’hui, c’est plus intéressant que d’ouvrir sa boîte à lettres qui ne contient plus, sauf rare exception, que des factures et des publicités. Les mails, c’est plus varié : il y a des « newsletters » auxquelles on ne s’est pas forcément abonné, des publicités, mais il y a surtout pas mal de messages personnels. C’est chouette d’avoir des nouvelles des amis qui sont souvent trop loin. Parfois, mais trop rarement hélas, il y a des commentaires sur le blog. Ça aussi, ça fait plaisir.
Et justement, aujourd’hui, « Overblog » m’informe que j’ai reçu un message. Ma curiosité s’éveille : un message ? Mais c’est encore mieux qu’un commentaire, ça ! Voyons, voyons… Allez, je clique !
 
« Bonjour !
Ce message va sans doute vous surprendre et nous espérons ne pas faire fausse route en vous l’adressant. Suite à quelques recherches sur le net, nous avons trouvé ce moyen pour vous joindre, en espérant que vous êtes bien la personne que nous cherchons. Est-ce bien vous l’auteur de « Blessures de vie », « Etat d’âmes », « Les moutons noirs » ?... Je sais que nous en oublions, mais cela suffira sans doute à vous identifier ! De notre côté, nous n’avons pas encore d’existence légale, mais nous n’en n’avons pas moins une requête à vous adresser. Nous sommes « les disparues ». Cela fait maintenant des mois que nous avons fui la Bretagne pour venir nous cacher dans ce petit coin des Ardennes où nous ne sommes pas vraiment malheureuses mais où nous attendons en vain de trouver des solutions à nos problèmes. Excusez-nous de vous le dire comme ça, mais nous nous demandons si vous ne nous avez pas oubliées. Nous nous sentons vraiment abandonnées. Autour de nous, tout le monde se demande ce qui se passe, car, comme vous le savez, nous ne sommes pas seules en cause ! Même le temps semble s’être arrêté dans un mois d’août qui s’éternise. Nous ne nous plaindrons pas de ces prolongations estivales, l’hiver ayant la réputation d’être particulièrement rigoureux ici, mais tout de même ! L’ennui commence à s’installer. Il ne se passe plus rien ! Alors, s’il vous plaît, si notre sort vous soucie un tant soit peu, faites quelque chose, reprenez le cours de notre histoire, aidez-nous à avancer. Vous seule pouvez le faire. Nous n’en pouvons plus de cette inaction. Dans l’espoir d’être entendues, et d’avance, avec toute notre reconnaissance,
Mathilde et Valentine. »
 
Je lis et relis le message, complètement abasourdie. Je n’en crois pas mes yeux. Les disparues. Mathilde et Valentine, les personnages principaux de mon dernier roman, s’adressent à moi par l’intermédiaire du blog, visiblement submergées par un sentiment d’abandon qui ne m’étonne qu’à moitié.
Car depuis des semaines, - oui, peut-être bien des mois-, je me reproche intérieurement mon manque d’assiduité au travail. J’ai bien conscience d’avoir commencé un roman, de m’être interrompue pour partir en vacances, puis de m’y être à nouveau consacrée, avant d’être accaparée par de multiples tâches qui, peu à peu, m’ont éloignée de ma réalité romanesque. Les personnages, devenus si vivants au fil des lignes, un peu comme des amis très proches, ont perdu de leur consistance jusqu’à devenir un lointain souvenir auréolé de remords. Non, je ne les ai pas oubliés. Mis de côté, seulement. De fait, ils ont perdu de leur densité, s’étiolent, s’effilochent, et s’évanouissent dans une dimension à laquelle j’ai de moins en moins accès. Au point de me demander parfois « comment je l’ai appelé, celui-là, déjà ? »… «  Et sa mère, c’est qui, en fait ? ». Comme si je ne les avais pas moi-même créé de toutes pièces, avec leur histoire, leur passé, leur caractère, leurs espoirs et leurs motivations !
Elles ont raison. Accaparée par d’autres projets, plus concrets, je les ai vraiment laissé tomber. Je ne parle pas du blog ; je n’y écris pas beaucoup d’articles. Manque de motivation. Le nombre d’abonnés a beau augmenter régulièrement, il n’y a vraiment pas assez de retour. On a vraiment l’impression d’écrire dans le vide, surtout depuis le départ de Jean Luc, notre fan et commentateur le plus assidu. C’est ça qui coupe les ailes, pour tout : l’absence d’échange et de partage. La circulation est à sens unique.
Alors c’est vrai, je l’avoue, je me suis détournée de l’activité créatrice, ces derniers temps, allant jusqu’à me demander parfois si ça vaut la peine de continuer. Car même si j’ai quelques fans, les refus systématiques des éditeurs traditionnels, ça use. Au fond, il y a peut-être mieux à faire ?
Du coup, je me suis consacrée aux huiles essentielles, passionnant sujet dont on n’a jamais fait le tour, j’apprends le catalan - en réaction à ce choix stupide d’Occitanie pour le nom de notre région !-, j’ai voulu me remettre au piano… Je nage, je marche, je pédale, je cuisine, je tricote, cote, cote ! Et c’est ainsi que je perds de vue mes disparues qui n’attendent qu’une seule chose : être retrouvées !
Stupeur et honte.
Je dois leur répondre au plus vite.
Je pense à elles, souvent ; à elles et à tout ce petit monde qui m’habite et que j’ai choisi d’exposer au grand jour. Je me dois à lui et à mes lecteurs potentiels, même s’ils sont peu nombreux. Je comprends leur inquiétude et leur révolte, et je vais de ce pas reprendre le fil de mon histoire, en essayant de tout concilier : huiles essentielles, catalan, i tutti quanti. L’hiver arrive et avec lui, le cortège des longues soirées au coin du feu. Allez, il y a du pain sur la planche ! Tant mieux.
 
Vite, je réponds :
« Je vous ai entendues, les filles ! Ne vous inquiétez pas. De fait, je ne vous ai abandonnées qu’à moitié : le synopsis est fait et je sais où je vais, où vous allez. Rassurez-vous, j’ai besoin de vous, comme vous de moi pour exister. Vous allez connaître des jours meilleurs, je m’en porte garante. Et je sais de quoi je parle puisque c’est moi qui décide ! Je crois que vous ne serez pas déçues.
Alors, à très bientôt,
Au fil des mots, au gré des lignes…
Votre auteure dévouée,
Frédérique »
 
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27 juillet 2016 3 27 /07 /juillet /2016 14:57

Tu ne peux pas comprendre…

Frédérique Longville

Nouvelle

Tu ne peux pas comprendre... Nouvelle

La silhouette élancée, la démarche vive, véritable explosion de couleurs dans sa longue tunique chamarrée, et son large pantalon rouge, Sophie vient de s’engouffrer dans la salle du restaurant. Elle la traverse en saluant de multiples connaissances à droite et à gauche, et après une courte halte pour faire la bise au serveur, rejoint au fond de la salle le petit groupe d’amies regroupées à sa table habituelle.

Depuis plus de vingt ans, « Le P’tit Noir » est leur point de ralliement, leur QG, leur port d’attache. Dans leur décor Belle Epoque, les murs couverts de photographies d’artistes en noir et blanc ont été les témoins de leurs confidences, de leurs fou-rires, de leurs angoisses ; ils savent tout ou presque d’elles ; tout ce qu’elles ont bien voulu dire. Les appliques anciennes dispensent un éclairage intimiste tout à fait à leur convenance. La table est raffinée ; discrètement disposés, les hauts parleurs diffusent des programmes classiques qui les laissent libres de deviser sans noyer leurs paroles. Une pause salutaire dans le tourbillon de la vie.

L’étonnement fige le visage de Sophie au milieu des embrassades, tandis que son regard myope balaye l’assemblée derrière ses lunettes à monture rouge… Tiens, elles ne sont que trois ?

- Agnès n’est pas là ?

- Elle vient de téléphoner, répond Isabelle en se levant pour l’accueillir, plus petite que Sophie, un peu boulotte et serrée dans un petit tailleur classique, cheveux blonds coupés courts et maquillage discret mettant en valeur son regard bleu. Elle devait voir son médecin et il a pris du retard. Elle pense arriver d’ici trois quart d’heure. Elle nous a dit de commander et de commencer.

- Quand même, on n’est pas si pressées, d’autant que Anne ne nous rejoindra que pour le dessert ! répond Sophie en souriant à Florence qui s’est dressée à son tour. Qu’est-ce qu’elle a ?

Florence prend la parole à son tour pour expliquer. Tout en l’écoutant, Sophie s’étonne une fois encore du choix vestimentaire de son amie ; du noir, du gris, du blanc, du classique, du sérieux. Elle lui a souvent suggéré de mettre de la couleur dans sa vie. Tout est si noir chez elle. Jusqu’à ses cheveux bien trop courts qu’elle s’obstine à maintenir dans leur couleur originale, d’un brun profond qui accentue les multiple marques du temps sur son visage. Que c’est triste, tout ça…

- Rien de particulier. Elle a passé sa coloscopie hier et son médecin devait lui commenter les résultats.

Sophie s’abstient de tout commentaire, lève les yeux au ciel et soupire en se tournant vers Catherine, la dernière du trio, longue et fine comme une allumette. Elle la trouve très en beauté ce soir, avec sa petite robe chasuble et sa nouvelle couleur, un blond doré plus doux à son visage anguleux.

- Tu as changé de rouge à lèvres, remarque-t-elle également.

- Exact !

- J’aime bien. Ça te va bien.

- Merci. Mais toi, ça fait drôle de te voir sans teinture ; on n’a pas l’habitude… Oh, mais finalement ça ne te vieillit pas trop. Hein ? Qu’est-ce que vous en pensez, les filles ?

Isabelle et Florence promènent un regard critique sur l’épaisse tignasse de leur amie. Adepte de la simplicité, Sophie s’est contenté de la tresser sur la nuque.

- Moi, dit Isabelle, je serais toi, je les couperais, mais ça te va bien. Ça fait ressortir ton bronzage. Vous revenez encore de vacances ?

Sophie ricane en s’installant à sa place :

- « Encore », comme tu dis… Hé oui ! Avec un camping-car, on a vite fait un tour, qu’est-ce que tu veux ! Et vous, alors ? Ça va ?

Un soupir général lui répond. Elle éclate de rire malgré elle :

- A ce point ?

Isabelle fronce les sourcils ; elle a vraiment l’air fâché :

- Ça te va bien, toi ! Tu ne peux pas comprendre, tu es toujours en pleine forme !

Sophie demeure un bref instant bouche bée. Isabelle a bien l’air de lui faire un reproche ! Et voilà Florence qui renchérit, réellement amère :

- C’est vrai… Anne et toi, vous n’avez jamais mal nulle part… Jamais de rhume, de crise de foie, pas même un mal de tête… C’en est presque écœurant !

Et Catherine qui opine du chef ; c’est qu’elle a l’air d’accord ! C’est la meilleure.

- Hé bien excusez-moi, bredouille Sophie, face à ce tir groupé. Enfin, excusez-nous d’être bien portantes, se reprend-elle vivement. Vous pourrez en faire la remarque à Anne quand elle arrivera. Elle appréciera…

- Non mais, comprends, Sophie, tempère Catherine, c’est vrai quoi… Toutes les deux, vous êtes étonnantes. Tiens, quand-est-ce que tu as vu le médecin pour la dernière fois ?

Sophie réfléchit intensément. C’est vrai que ça fait un bail.

- Je dirais un peu plus d’un an...

Isabelle bondit littéralement :

- Hé bien moi, je dis que ça n’est pas raisonnable, annonce-t-elle sur un ton péremptoire. A nos âges, on a besoin de voir le médecin régulièrement, de se faire prendre la tension, de faire des analyses…

Sophie se redresse :

- Je fais ce que je veux ! Et tant que je me sens bien, je ne vois personne. Et on dirait que ça me réussit puisque ça vous rend jalouses ! Vous, vous êtes toujours chez le toubib, et vous avez toujours un pet de travers !

Catherine opine du chef gravement:

- De toute façon, nous ne sommes pas égaux face à la maladie. C’est vrai qu’Agnès a beaucoup de problèmes de santé… A tous les niveaux : le dos, les intestins, les yeux… Elle est dépressive, mais franchement, il y a de quoi.

Sophie esquisse une moue dubitative.

- C’est peut-être le contraire…

- Comment ça ?

- C’est peut-être parce qu’elle est dépressive qu’elle a tous ses problèmes. Elle n’a pas une vie marrante.

- Bien sûr, c’est un cercle vicieux. Mais qu’est-ce que tu veux qu’elle fasse ?

Sophie demeure silencieuse.

Catherine soupire gravement.

- La pauvre, avec son père…

Un lourd silence s’installe. Chacune semble méditer sur la situation inquiétante de leur amie, empêtrée dans des problèmes familiaux à n’en plus finir : veuve, un fils unique expatrié en Floride, et un parent en grave situation de dépendance à son domicile.

- Il parait qu’il est de plus en plus tyrannique, murmure Catherine. Il ne supporte plus tous ces intervenants qui se succèdent toute la journée, infirmiers, kiné, aide-ménagère… Vous vous rendez compte ? Il va jusqu’à exiger que ce soit Agnès qui lui fasse sa toilette ; il ne veut pas des aides-soignants. Tout juste s’il accepte la présence d’une dame de compagnie quand elle doit s’absenter. Et encore le fait-elle un minimum ! A force de le manipuler, tu m’étonnes qu’elle ait le dos flingué…

Sophie approuve vigoureusement :

- C’est sûr… Moi, je vois, avec notre mère, quand on s’est retrouvées dans la même situation, Anne et moi, on avait mal partout : dans le dos, aux épaules, aux poignets…

Isabelle lui coupe la parole :

- Ah oui, mais vous, c’était pas pareil ! Vous étiez deux ! Agnès, elle fait face toute seule !

Sophie en reste coite. Dans sa tête, défilent rapidement les douloureuses années du déclin de leur mère ; une décennie. Oui, c’est vrai, elles se sont bien épaulées, Anne et elle. Mais quand même ! Et il n’y avait pas que les problèmes physiques ; il fallait aussi assumer la détresse morale, le combat de cette femme pour conserver son intégrité jusqu’au bout en dépit des dégradations physiques. Elles avaient beau l’aimer plus que tout, elles n’avaient pas toujours compris. Ce fut dur…

C’est vrai. Elles étaient deux. Sophie serre les lèvres et se tait. Puisqu’elle ne peut pas comprendre…

C’est vrai, elle ne comprend pas la résignation d’Agnès à accepter de cet homme toutes les humiliations. Elle ne comprend pas ce corps médical qui jamais ne lui a dit que la situation serait trop difficile pour elle, qu’elle ne pourrait jamais l’assumer jusqu’au bout sans mettre en péril sa propre santé. Elle ne comprend pas cette amie qui court au suicide dans l’indifférence générale d’un système impuissant à aider vraiment les aidants. Inutile par ailleurs de lui dire que cela ne peut plus continuer ainsi ; elle répond invariablement : « qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? » Mais bon sang, qu’est-ce qu’il attend, son médecin traitant, pour lui dire en face : « madame, vous vous détruisez. Votre père n’est plus à sa place chez vous ; il a besoin d’un établissement spécialisé. C’est lui ou vous.» ?

Le regard baissé sur son assiette, Sophie se garde bien de faire part de ces remarques. Non, effectivement, ça la dépasse ; mais ça ne sert à rien de le redire.

Heureusement, Catherine change de sujet :

- Bon alors, les filles, quand est-ce que vous venez me voir à la boutique ? J’y suis tous les jours en ce moment !

Les trois autres ouvrent des yeux ronds ; toutes savent parfaitement que leur amie va de temps à autre prêter main forte au magasin d’antiquités de son fils, mais tant qu’à y être à plein temps, c’est une nouveauté. Ce ne serait pas un peu beaucoup ?

- Tous les jours ? reprend Sophie.

- Oui… Comme Thibault passe beaucoup de temps auprès de sa femme dépressive, il m’a demandé de le remplacer pour un petit moment. Oh, ce n’est pas que ce soit désagréable, mais ça veut dire une heure de transport en commun le matin et une heure le soir ; parfois plus, aux heures de pointe… Je suis crevée ! J’ai ma sciatique qui s’est réveillée et j’ai dû prendre rendez-vous chez le rhumato. Heureusement qu’il avait un trou après-demain !

- Et ça va durer encore longtemps ?

- Aucune idée.

- Dis-lui que tu es fatiguée et de trouver une autre solution !

- Je ne peux pas lui faire ça… C’est déjà dur avec sa femme…

- Qu’est-ce qu’elle a ?

- Elle n’arrive pas à se remettre du décès de sa mère.

Sophie opine du chef :

- Ça, je le comprends… C’est un deuil difficile à faire. Moi, ça va faire deux ans et…

- Oui, mais toi, c’est différent ; ta mère avait atteint un bel âge. A cent ans, on ne peut pas s’attendre à ce que ça dure encore beaucoup.

- Et d’ailleurs, je ne le souhaitais pas, répond Sophie sèchement… Mais l’amour ne fait pas la différence, si tu vois ce que je veux dire…

Un nouveau silence s’installe, jusqu’à l’intervention d’Isabelle :

- Moi aussi, je suis crevée. Je suis allée garder les garçons de ma fille, le week-end dernier. Ils sont terribles ; c’est épuisant.

Sophie se récrie presque malgré elle :

- Oh, les filles, attention, vous vous laissez bouffer !

Elle a beau ne pas insister, la réponse, inévitable, ne tarde pas à fuser des lèvres d’Isabelle :

- Toi, évidemment, tu ne sais pas ce que c’est, tu n’as pas d’enfant !

Comme autrefois, lorsqu’elle avait le malheur de leur faire des suggestions sur le plan éducatif ! Elle pouvait bien leur faire remarquer que même si elle n’avait pas d’enfant à elle, elle en avait une trentaine dans sa classe depuis un certain nombre d’années et s’occupait régulièrement de sa filleule, - c’était tout de même une certaine expérience-, ses remarques étaient toujours tournées en dérision : avoir un enfant, à soi, c’est une toute autre affaire. Elle n’avait pas voix au chapitre, tout comme Anne qui avait embrassé la même profession. Encore un sujet de discorde, d’ailleurs, cette profession, soit dit en passant… On ne manquait pas de leur clouer le bec à la moindre réflexion sur le monde du travail ! Comparé au privé, l’Education Nationale est un milieu tellement favorisé (sécurité de l’emploi, vacances…) qu’elles ne pouvaient pas comprendre ! Forcément…

Sophie prend une longue inspiration ; le bouillon commence à lui monter à la tête ! Ras le bol, des « tu ne peux pas savoir » ou « tu ne peux pas comprendre » ! D’autant qu’elle sait ce que c’est que d’assumer des enfants à plein temps, tout comme Anne qui a partiellement élevé les enfants de son « ex » !

- Peut-être, mais j’ai connu des mères et des grands-mères qui ne se seraient jamais laissées exploiter ! Tiens, ma tante, il lui arrivait de garder ses petits-enfants, mais si cela lui allait bien, à elle. Quand elle en avait envie. Et pas seulement pour rendre service… Les baby-sitters, ça existe.

- Et ça coûte cher, pour de jeunes ménages !

Sophie la regarde, interdite. C’est Isabelle qui dit ça ? Alors que son fils est fondé de pouvoir au Crédit Agricole et sa belle-fille expert-comptable ? Ils n’ont pas les moyens de se payer une baby-sitter ?

- Arrêtez… Arrêtez de vous plaindre… Isa, si tu gardes les petits, c’est que tu le veux bien ! Pareil pour toi, Cathy… Avoue que ça ne te déplaît de garder le magasin de Thibault. C’est que quelque part vous y trouvez votre compte !

Isabelle rougit de fureur :

- Tu ne crois pas que je préfèrerais me payer du bon temps, comme toi qui revient encore de voyage, plutôt que de garder des gamins qui ne savent pas obéir ?

- Mais non ! Tout est une question de choix, dans la vie !

La révolte gronde ; elle est sur le point d’exploser… Isabelle et Catherine ne peuvent accepter ce discours. Elles sont victimes et revendiquent haut et fort ce statut. On doit les plaindre !

Florence ne dit rien. Elle n’est jamais très bavarde mais Sophie la trouve particulièrement mutique aujourd’hui. Elle n’est ni mère, ni grand-mère ; enfin pas vraiment… Sans doute estime-t-elle ne pas avoir son mot à dire dans ce domaine. Elle a pourtant des raisons de se plaindre, même si ce ne sont pas les mêmes que les autres : un mari autoritaire, intransigeant et volage qui n’a rien trouvé de mieux que d’héberger sous leur toit sa fille d’un premier mariage, avec son mari et leur bébé de huit mois. Un jeune couple sans revenu, pas vraiment décidé à entrer dans la vie active, mais qui profite sans scrupule de tous les avantages de la situation depuis plus d’un an : logis, nourris, blanchis et une baby-sitter gratuite à l’occasion, et sans jamais proposer le moindre coup de main. Florence subit tout cela sans trop se rebeller se confiant à ses amies quand elle n’en peut plus. C’est comme une soupape de sécurité. Sophie lui a déjà suggéré de ruer dans les brancards, de cesser de tout accepter, d’exiger qu’on la respecte ou à défaut, de plaquer tous ces profiteurs et de quitter le domicile ; elle a une retraite correcte et largement les moyens de s’assumer seule, après tout ! Mais voilà qui a toujours fait ricaner Florence : pas si facile, qu’est-ce qu’elle croit ? En tant que célibataire, Sophie ne peut pas savoir… D’abord, il lui faudra trouver le courage de sauter le pas, d’affronter la fureur de son mari quand elle devra lui annoncer qu’elle veut le quitter. Et puis après, elle se retrouvera seule. Sait-elle seulement ce que c’est, Sophie, la solitude ? Elle qui a la chance de vivre avec sa sœur avec qui elle s’entend à merveille ?

Agnès a fait son entrée, étouffant la discorde dans l’œuf. La remarque de Sophie est déjà oubliée. Presque. Agnès porte un de ses sempiternels tailleurs pantalon. Cheveux gris, coupe classique, quasi-réglementaire chez les plus de 60 ans : à la garçonne ! On se lève, on s’embrasse, on s’inquiète :

- Alors ?

- C’est bon, tout va bien.

Agnès se laisse tomber sur son siège en soupirant.

- Je n’en peux plus ! Ah, quelle journée ! Papa m’en a fait voir de toutes les couleurs et je viens d’apprendre qu’une grande amie souffre d’un cancer du sein. Entre ça et tout ce qui se passe partout, franchement, il n’y a pas de quoi se réjouir !

Sophie hausse les épaules :

- Les infos, il ne faut pas les écouter.

- Il faut bien se tenir au courant.

- Je ne les écoute jamais et je suis quand-même au courant de ce qui se passe. Une fois par jour, j’ouvre Internet et ça me suffit.

- Moi, j’ai besoin de la radio et de la télé pour me tenir compagnie.

- Tu pourrais aussi écouter de la musique… mais si tu préfères te polluer et te rendre malade avec les mauvaises nouvelles, tant pis ! C’est ton choix. C’est ce que je disais tout à l’heure ; tout est une question de choix. Et je ne vous parle pas de choix karmique ; je sais que vous n’y croyez pas vraiment.

Il y a un échange de regards perplexes dans l’assistance. Sophie les dévisage tour à tour avant de poursuivre :

- Vous êtes toujours en train de vous plaindre et d’envier les autres, ceux qui vont bien. Pour vous, on dirait que ce n’est pas normal. C’est suspect. A cause de ça, depuis un moment, je me sens en porte-à-faux. Excusez-moi, mais j’ai un peu l’impression que ça va nous porter la poisse !

Sophie hoche la tête :

- C’est vrai qu’Anne et moi, nous avons de la chance…

Elle ne peut qu’en convenir. Elle en remercie d’ailleurs la Providence chaque fois qu’elle le peut !

- Mais bon, vous oubliez aussi les inconvénients de notre situation ! Notre société est très normative, et ce n’est pas toujours confortable d’être marginal. Même si nous l’avons choisi, il nous arrive d’en être victime et d’en souffrir.

Sophie s’arrête, à la recherche d’un trait d’humour susceptible d’alléger l’atmosphère :

- Regardez, mise à part toi, Agnès, quand il y a une panne à la maison, vos maris peuvent s’en occuper ! Je ne vous parle pas de la panne de voiture : en tant que femme seule, on ne peut pas dire que les garagistes te prennent au sérieux, quand encore ils ne cherchent pas à t’arnaquer !... Et par ailleurs, sentimentalement, quand vous avez envie d’un câlin, vous avez ce qu’il faut sous la main ! C’est cool, non ?

Avec un sourire hésitant, Sophie enveloppe ses amies d’un regard tranquille.

- Oui, je suis convaincue que tout est une question de choix, conclut-elle. Et aussi qu’il est toujours temps de corriger, de dire stop quand ce que l’on vit ne nous convient plus. Alors peut-être qu'avec Anne, grosso modo, on fait les bon choix.

Cette fois, elle pense avoir tout dit et se tait. Elle a réussi à exprimer son ressenti, à leur dire pourquoi elle ne se sent plus en phase, pourquoi elle n'arrive plus à les plaindre. Elle est soulagée. Elle ne leur en veut pas. Elle n’est pas en colère. Elle est satisfaite d’avoir délivré son message, mais se désole de ne lire que de l’incrédulité dans les yeux de ses amies.

Alors elle soupire, hausse les épaules et secoue la tête :

- Je crois que vous ne pouvez pas comprendre, murmure-t-elle.

Un long silence s’installe. Pesant. A la limite du supportable. Sophie a-t-elle précipité la fin de leur amitié commune ? Elle s’en voudrait, mais en même temps, elle ne regrette rien. Elle a dit ce qu’elle devait dire.

Et soudain, une petit voix s’élève, mal assurée, mais parfaitement audible :

- Si. Je commence à comprendre.

Tous les regards convergent vers Florence, tapie dans le recoin le plus obscur de la salle, presqu’invisible. Noir sur noir… Elle se redresse, offre son visage à la lueur d’une applique. Son regard sombre, toujours un peu triste, mais tranquille et imperturbable, capture les prunelles interrogatives de Sophie :

- J’ai quitté Philippe, annonce-t-elle.

Après quelques secondes de stupéfaction, une explosion de joie salue la nouvelle. Florence ne peut s’empêcher d’en rire.

Sophie saute au cou de son amie :

- Quand ? Quand est-ce que tu l’as quitté ?

- Tout à l’heure. J’ai profité qu’ils étaient tous partis pour le week-end. J’ai rempli ma voiture. Tout est là, dehors. Tout ce à quoi je tiens.

Les quatre amies se regardent, partagées entre la joie et la stupeur. Pour être une bonne nouvelle, c’en est une, mais qui soulève une tonne d’interrogations :

- Et tu vas aller où ?

Florence baisse la tête, hésite :

- Ben… Je comptais un peu sur vous pour trouver une solution provisoire, avoue-t-elle. Au pire, je pourrais aller à l’hôtel.

La proposition soulève une salve de protestations, sincères ou polies :

- Tu rigoles ? objecte Sophie. Tu vas venir chez nous ! On a une chambre libre. Comme ça, tu pourras voir venir. Et si tu veux, on retourne chez toi, s’assurer que tu n’as rien oublié !

Elles s’embrassent tandis que Florence laisse filer quelques larmes de bonheur et de soulagement.

- Merci…

- C’est normal. Je me sens un peu responsable de toi, après tout ce que je t’ai dit. Je suis heureuse que tu ais fait le bon choix…

- Le bon choix ?

Le regard et la voix de Florence trahissent encore quelques doutes. Rien de plus normal, au seuil du grand saut !

Sophie lui étreint la main avec puissance et conviction :

- Tu t’es choisie. Tu as décidé de t’aimer et de te faire du bien. C’est ça, le bon choix.

St Genis, le 27 juillet 2016

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30 avril 2016 6 30 /04 /avril /2016 16:24
Je fais un rêve (nouvelle)

Je fais un rêve…

Une nouvelle de Frédérique Longville

C’est désormais avec un immense plaisir que j’arpente les rues de mon village et je ne suis pas la seule ! Ce matin, sur la place du marché, les gens semblent sous le charme. Ils sont souriants, détendus. Clients et commerçants échangent des plaisanteries ; des rires fusent ici et là. Des petits groupes conversent avec animation. Les marchands sont de plus en plus nombreux ; rien à voir avec ce que nous avons connu par le passé ! On voit qu’ils ont plaisir à venir s’installer sur cette charmante petite place, à l’ombre généreuse des platanes. Aujourd’hui, notre marché ressemble à un vrai marché. Certes, il n’y en a plus qu’un par semaine, mais à défaut de quantité, nous avons nettement gagné en qualité. Cela ravit tout le monde.

Dans le jardin public jouxtant la place, il est enfin possible de profiter d’une halte sympathique sous le grand mûrier où quelques bancs ont été installés, comme dans plusieurs endroits stratégiques du village. La municipalité précédente avait toujours rechigné, prétextant que les jeunes allaient venir y faire le bazar, privant le reste de la population de ce petit plaisir tout simple. Oh, il a bien fallu se battre un peu au début pour que les usagers, respectent la propreté du site en dépit des poubelles régulièrement vidées ; un garde municipal a été affecté à la surveillance des lieux sensibles, assumant un rôle essentiellement pédagogique, sanctionnant parfois, et peu à peu, tout est rentré dans l’ordre !

Concernant la propreté, il faut préciser que la situation s’est améliorée partout, et pas seulement au village ; c’est d’ailleurs ce qui est particulièrement réjouissant ! Le nouveau gouvernement a mis en place un système génial : réinstaurer et généraliser les consignes. Bon d’accord, il ne l’a pas inventé et la pratique fait ses preuves depuis longtemps dans certains pays, notamment en Norvège. Mais le faire adopter en France, ça n’était pas gagné. Désormais, tout est consigné : le verre, le carton, les canettes, tout ! Et maintenant, les gens se battent pour ramasser les déchets, ce qui leur permet de récupérer un peu d’argent en les rapportant aux points de collecte spécialisés. En plus, ce système a généré des emplois ; que peut-on souhaiter de mieux ?

Quand je pense qu’il y a quelques années, les communautés de communes avaient aménagé les déchèteries pour pouvoir faire payer les usagers ! De nombreuses voix s’étaient élevées contre cette initiative en prédisant la recrudescence des décharges sauvages, mais l’appât du gain est toujours plus fort. Ils l’ont donc fait, pour finalement faire marche arrière lorsqu’il s’est avéré que les gens jetaient leurs encombrants dans la nature, avec tous les problèmes sanitaires qui pouvaient s’en suivre. Les installations coûteuses sont devenues obsolètes ! Encore une gestion lamentable qui a causé beaucoup de tort.

Enfin, le principal aujourd’hui, c’est que le gouvernement ait pris la situation au sérieux et que tout se soit normalisé. Je ne dis pas qu’il n’y a plus de décharge sauvage, mais ça s’améliore de jour en jour. C’est merveilleux, non ?

Tout comme le village, le pays se redresse. Aujourd’hui, le plus dur semble être derrière nous. Nous avons connu des jours difficiles, ici comme ailleurs, même si, bien évidemment, c’est dans les grandes villes que la population a le plus souffert ; à la campagne, il est toujours plus facile de se débrouiller. Après des années et des années de dégradation à tous les niveaux - l’enseignement, la médecine, la justice, et j’en passe ! -, la population s’est enfin rebellée ! Personne n’y croyait plus. Tout le monde pensait que les gens, hypnotisés par les écrans de toutes sortes, gavés de fausses informations et maintenus dans la peur grâce aux médias, abreuvés de plaisirs superficiels pour leur faire oublier tout le reste, étaient totalement anesthésiés, prêts à tout accepter, du moment qu’ils pouvaient avoir accès à une technologie toujours plus performante, plus sophistiquée.

Un nouveau « Mai 68 » semblait tout à fait improbable. Et pourtant, cela arriva ; et ce fut même pire ! De longs mois d’émeutes, des milliers d’arrestations, des blessés, - et aussi des morts- ; plus d’essence, le pays totalement paralysé avec des difficultés de ravitaillement, des licenciements et un pic record du chômage. Du jamais vu. Pourtant les gens ont tenu bon. Ils sont allés au bout de leurs forces, de leurs convictions, de leur désespoir et de leurs espoirs.

Et ils ont gagné.

Le gouvernement a cédé. Le Président a démissionné. Avant le début des hostilités, sa côte de popularité était tombée sous la barre des dix pour cent ; celle du premier ministre ne valait guère mieux. La population avait fini par réaliser qu’insidieusement, la dictature se mettait en place. Les libertés individuelles toujours restreintes à la faveur d’un état d’urgence sans cesse reconduit, les interdits, le flicage, les mises sur écoutes illégales, les arrestations abusives au prétexte fallacieux de protéger les gens, les obligations de tout ordre portant atteinte à la vie privée, vaccinations, dépistages divers et variés, les abattages massifs dans les élevages par mesure de sécurité, tout cela avait fini par mettre le feu aux poudres.

Le peuple avait enfin compris qu’on lui mentait. Personne ne voulait son bien, aucun parti, de droite ni de gauche. Plus aucun homme politique n’inspirait confiance. Tous avides de pouvoir et d’argent, quels qu’ils soient. Déjà, depuis longtemps, les gens boycottaient tous les types d’élections, s’abstenant ou votant blanc, quitte à favoriser l’émergence des votes extrémistes, comme s’ils n’avaient plus rien à perdre. Mais là, c’est tout le système qu’ils rejetaient en bloc.

Ils exigeaient que tout soit repensé, en ramenant l’Humain et l’ensemble du Vivant au cœur du problème. Une vraie révolution.

Avec le départ du Président et de sa clique, l’euphorie s’est emparée du peuple. L’opposition a bien tenté de récupérer la situation, mais plus rien en pouvait arrêter la fronde. Tous les prétendants avaient déjà plus ou moins fait leurs preuves ; plus aucun ne correspondait aux attentes du peuple. Nous avons connu une longue période de chaos et progressivement, les leaders de la révolte ont mis en place un nouvel exécutif. Une sorte de gouvernement collégial, constitué d’hommes et de femmes de bonne volonté, dont la seule motivation était le bien de leurs concitoyens. Le président du sénat qui assurait l’intérim de la présidence a tout de suite compris qu’il avait intérêt à les suivre. Le calme est revenu. La France s’est remise au travail et l’année suivante, nous avons élu la personne qui, enfin, nous correspondait. Compétente, sans être énarque, ni de droite, ni de gauche. C’était une femme.

Cette fois, tout le monde y croyait. Nous avons tous redressé nos manches et ça a marché.

Le plus beau, c’est que nous avons réussi à contaminer nos voisins européens. Les uns après les autres, les peuples se sont enflammés pour exiger de leurs gouvernements la prise en compte de leurs besoins et de ceux de cette planète qui n’en peut plus. Ils se sont élevés contre la tyrannie du pouvoir, de l’argent tout puissant, de la mondialisation et du diktat des pays civilisés sur les puissances émergentes, des riches sur les pauvres. Ils se sont rebellés pour que cesse le pillage, l’exploitation des peuples et des richesses de la planète au profit d’une minorité de nantis arrogants.

Après de longs mois de chaos, lorsque le calme est revenu, les pouvoirs en place furent bien obligés de tenir compte de la puissance du peuple. Désormais, ils savaient que les gens ne se laisseraient plus manipuler. Plus personne ne tenait à ce que ça recommence. Le Nouvel Ordre Mondial, les gentils robots humains, il fallait oublier.

A ce moment là de la crise, beaucoup réclamaient un « Franxit », la sortie de la zone euro pour la France. Mais le gouvernement et la majeure partie de l’opinion populaire s’y est opposée. En revanche, la création de monnaies locales a été grandement encouragée. Ainsi, nous, dans le secteur des Albères, nous avons instauré la « Pépette » (un peu d’humour, en tant de crise, ça ne peut pas nuire !). C’est une monnaie « fondante » - inutile de thésauriser ; il faut la dépenser avant qu’elle ne perde de sa valeur !-, avec ristourne de conversion et bonus à l’achat ; elle nous a permis de créer des emplois, de relancer l’économie locale et de financer des projets, comme celui de la nouvelle crèche. Grisant, cette sensation de reprendre enfin le pouvoir, de redevenir maître de son destin !

Comme partout en France, ici, au village, nous avons réussi à faire évoluer les choses. Quel chemin parcouru en quelques années ! Les rues et les trottoirs ont été réhabilités, sécurisés, en laissant la part belle aux piétons et aux cyclistes. Même le chemin de la scierie (pas Syrie !) a été bitumé, et jusqu’au cimetière qui s’est refait une beauté ! Nos chers disparus le méritent bien.

Désormais, une navette gratuite est à la disposition des habitants ; c’est un atout majeur pour les personnes sans voiture. Plusieurs structures d’accueil ont été crées, pour les jeunes, pour les anciens, et même pour les « SDF ». Après bien des difficultés, on a réussi à recruter deux docteurs pour le cabinet médical ; il y a même un homéopathe ! Avec notre ostéopathe, déjà installée depuis quelques années, les médecines alternatives ont un bel avenir sur la commune. Nous avons désormais une résidence pour nos « séniors » - je n’aime pas dire EPAHD, ça fait maladie !- pas très grande, à échelle humaine. Les nouveaux logements sociaux sont en train de sortir de terre, et pas en zone inondable ! Il faut dire qu’aujourd’hui, les préfets sont intraitables sur la question. Il y a eu tellement de catastrophes…

Sur le plan sanitaire, nous progressons sans cesse : la ligne à haute tension qui traverse le village a été enterrée et les antennes-relais ont enfin été déplacées à l’écart de toute habitation. Mais il aura tout de même fallu trois décès, dont celui d’un enfant, pour en arriver là ; sans parler de tous ceux qui en sont encore malades aujourd’hui.

Appliquant enfin le principe de précaution, et sous la pression des habitants, la municipalité, comme dans la majorité des communes françaises a refusé l’installation des compteurs communicants « Linky » ou « Gazpar ».

A l’image du pays, bien engagé dans le processus de sortie du nucléaire, la commune s’implique à fond dans la transition énergétique : réticente vis-à-vis des éoliennes, elle s’est dotée d’une importante ferme photovoltaïque. Une aubaine pour notre berger qui peut y faire paître son troupeau et pour l’horticulteur qui prévoit de s’y installer.

Pour finir, importunés par les odeurs de la station d’épuration les jours de tramontane, les habitants du nord du village ont exigé que l’on se penche sérieusement sur le problème. L’ancien système a donc été remplacé par une Rhizosphère, une station d’épuration à lits plantés de roseaux, sans aucune nuisance olfactive, pour ne donner que cet avantage. Là, on a parlé de nous dans l’Indépendant ! L’inauguration a fait grand bruit dans tout le département. Sûr que d’autres vont nous suivre…

Le village revit. Les commerces reviennent s’installer ici et ceux de la périphérie commencent à péricliter. Les gens préfèrent l’ambiance du cœur du village ; c’est plus convivial, plus agréable que cette zone commerciale impersonnelle. Ici, on trouve des produits locaux, souvent bio, rien que de la qualité, et ce n’est pas forcément plus cher que ce qui est vendu en supermarché. L’environnement est beau, il y a des fleurs partout, des jardinières où les riverains font pousser des plantes aromatiques, parfois des légumes, des fraises ou des framboises, pour le plaisir de tous. C’est gai, on se sent bien.

La municipalité a aménagé de nouveaux parkings, c’est facile de se garer, même en pleine saison, lorsque les touristes affluent pour venir admirer l’église, le cloître et le linteau roman, notre fierté. Ça coince juste un peu les jours de fêtes… Là, il faut parfois aller se garer du côté de la salle polyvalente, mais ce n’est pas si loin, et tellement plaisant en empruntant le charmant sentier piétonnier qui la relie au centre du bourg. Le comité des fêtes est dynamique et le village a acquis une belle notoriété dans ce domaine. Au festival lyrique se sont rajoutées plusieurs prestations très prisées du public, des concerts, des soirées folkloriques, -toutes sortes de folklore, pas seulement des sardanes !...-. Dans la périphérie du cloître, la galerie d’art attire beaucoup d’artistes, surtout depuis l’installation discrète d’un ascenseur qui la rend accessible à tous ; elle ne désemplit pas. Mais il n’y a pas que les peintres et les sculpteurs qui se plaisent ici ; les écrivains aussi. Les nouveaux libraires ne s’y sont pas trompés. Tout le mois d’avril est consacré aux écrivains locaux qui viennent à tour de rôle présenter et dédicacer leurs ouvrages, avec un point d’orgue pour la Sant Jordi, évidemment. Une rose, un livre… Un livre, une rose…

Ah ! Qu’on est bien chez nous !

Tiens, qu’est-ce qu’il a à aboyer, ce chien ?...

Je me réveille en sursaut ; c’est le chien de la voisine qui veut rentrer. Oh non, Doodoo, franchement, ce n’était pas le moment ! C’était trop bien…

Mais alors ? Tout ça, c’était un rêve ?

Ah… Difficile de ne pas être déçue !...

Pourtant, curieusement, ce rêve me remplit d’énergie.

Parce que, dites-moi, il y a bien des rêves qui se réalisent, non ?

Dépôt Copyright-France le 30 Avril 2016, n°7YNA1GA

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25 août 2015 2 25 /08 /août /2015 17:09
"Compagnon du bonheur", nouvelle

Cela fait des jours, plusieurs semaines déjà, qu’elle revit en boucle ce jour tragique où elle a dû prendre la décision la plus difficile de sa vie, celle de se séparer définitivement de son petit compagnon.

Brusquement, son état s’était dégradé. Oh, il faisait de son mieux pour donner le change, lui témoigner encore sa volonté de vivre, son amour inconditionnel, mais elle voyait bien que c’était la fin, qu’il n’en pouvait plus et que l’inéluctable était à l’œuvre. Simplement, comme toujours, il ne voulait pas l’inquiéter, lui faire de peine, il « assurait » pour lui faire plaisir. Quel courage !

Alors qu’elle déjeunait sans appétit, tourmentée par sa faiblesse et encore indécise, vacillant sur ses pattes, titubant, il était venu quémander une ou deux miettes de pain, avant de s’affaisser, à bout. Le moment était-il venu ? Pouvait-elle vraiment faire ça, « lui » faire ça, le trahir de la pire façon, en décidant arbitrairement que c’en était assez. Etait-ce son souhait, à lui ? Voulait-il en finir ? Comment savoir ?

La vétérinaire avait été parfaite, douce, compréhensive. « Vous savez, les animaux ont cette chance, eux ; on peut les aider à partir » avait-elle murmuré en lui adressant un regard rassurant et bienveillant. Une façon de valider sa décision, de lui signifier qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Elle avait accepté d’intervenir dans la voiture, garée à l’ombre d’un petit olivier dont l’ombre providentielle atténuait les ardeurs du soleil de juin. C’était mieux que dans cette clinique froide et impersonnelle qu’il détestait tant, où il avait toujours eu si peur. Cette voiture était sa deuxième maison. Toujours prêt à grimper à bord pour partir à l’aventure !

Il n’avait pas eu l’ombre d’une crainte ; il n’avait pas bronché. En quelques secondes, tout était fini ; il était parti très vite. Avait-il réalisé ce qui se passait ? Etait-il soulagé ? S’était-il senti trahi ? Avait-il compris qu’elle avait accompli à son égard l’acte d’amour le plus éprouvant qui soit ?

Un dernier baiser sur la truffe, une dernière caresse sur son corps apaisé, et il avait été emporté loin d’elle. Huit jours plus tard, elle avait récupéré ses cendres.

C’est désormais tout ce qui reste de son existence terrestre, de ces douze années de bonheur et d’émerveillement partagés. Une parenthèse magique s’est refermée. En dépit des photographies, d’une multitude de souvenirs précis, drôles, émouvants, et même, exceptionnellement, terrifiants, elle a parfois l’impression d’avoir rêvé cette belle aventure, ce cadeau du ciel, splendide et éphémère, comme la vie.

Irréel, et non moins douloureux. Cruel.

Elle a beau tenter de se consoler en se disant qu’il ne souffre plus, que son âme est libérée, le vide est immense. Jamais elle n’aurait pensé souffrir autant. Le manque est permanent. Elle s’attend à le voir partout. Or il n’est plus nulle part.

Elle ne s’habitue pas.

Seuls ceux qui sont déjà passés par là peuvent comprendre. Ceux qui ont vécu avec un chien ou tout autre animal une relation forte, portée par un amour réciproque, authentique, et désintéressé ; et qui plus est, une relation égalitaire car jamais elle ne l’a considéré comme son inférieur. Il avait besoin d’elle ; elle était responsable de son bien-être. Et elle avait autant de respect pour lui que pour n’importe quel être vivant, humain ou non.

Elle qui a déjà vécu la douleur d’une séparation définitive, découvre qu’il n’y a pas de hiérarchie dans la mort quand on aime. Elle souffre.

Elle est en deuil.

Un deuil souvent mésestimé.

Elle entend parfois des stupidités : « Ah, te voilà libre, maintenant ! Tu vas pouvoir voyager ! ». Oui, c’est vrai, depuis qu’il était entré dans sa vie, elle avait renoncé à prendre l’avion et à tous les endroits interdits aux chiens, de plus en plus nombreux. Pas question de le confier à un chenil pour voyager sans lui, ne serait-ce qu’une seule journée. Elle avait accepté ces contraintes sans regret. Ce n’était pas un sacrifice. Elle l’aimait, c’était normal. De toute façon, elle n’avait personne pour le garder. Elle avait donc décidé qu’il irait partout où elle irait ; et s’il ne pouvait pas y aller, elle n’irait pas ! Simple comme bonjour. Stupide pour certains, mais elle n’en avait que faire.

Elle s’était bien sûr autorisée occasionnellement des sorties de quelques heures sans lui ; mais l’un dans l’autre, elle s’en était tenue à sa décision. Il l’avait accompagnée (presque) partout, dans toutes ses passions : en voyage, en randonnée, à la mer, à la neige, en vélo, en bateau, en pédalo, en télésiège, en téléphérique. Ils étaient indissociables. Il était de toutes les fêtes, de toutes les réjouissances et elle avait tiré un trait sur ceux qui ne voulaient pas de lui. Mais ce n’était arrivé qu’une seule fois, Dieu merci !

Autour d’elle, il y a ceux qui ne parlent plus jamais de lui, comme s’il n’avait jamais existé. Par tact ? Par gêne ? Ont-ils peur de lui faire du mal ? S’ils savaient comme elle a besoin de parler de lui ! Reconnaître sa douleur est la meilleure façon de l’aider à l’exprimer. Mais ils évitent soigneusement le sujet. Certains remarquent son absence, disent que « ça fait bizarre ». Elle acquiesce en soupirant, une boule douloureuse dans la gorge. Pourtant, elle préfère ça au silence. C’est comme s’ils prenaient à leur compte un peu de sa peine. Elle en est pleine de gratitude.

D’autres veulent savoir si elle va le « remplacer ». Comme une vieille casserole, un gilet troué ou une chaise cassée. Le remplacer. Tout a fait significatif de cette société ultra matérialiste qui n’accorde aux animaux guère plus d’importance qu’aux meubles. Non, pour elle, un chien, un animal, ne se remplace pas ; au mieux, on lui trouve un successeur. Mais pour sa part, elle ne cherchera même pas. Elle ne veut pas.

Elle ne veut pas un chien ; elle veut son chien ! Elle veut celui qui saluait chacun de ses retours en se trémoussant de joie et en haletant de soulagement, la couvrant de lichettes désordonnées, lui mordillant amoureusement les poignets, et enfouissant son museau sous son bras pour accueillir ses caresses… Celui qui se livrait sans retenue à des simulacres de combat, facétieux, joyeux, espiègle et vaillant. Mais aussi « bêtiseux », voleur et râleur invétéré ! Un vrai mousquetaire : bon cœur et mauvais caractère. Celui qui manifestait sa joie en se contorsionnant les quatre fers en l’air, dans l’herbe, le sable, sur le lit ou sur le canapé. Mal élevé ? Peut-être ; on s’en fiche !

C’est lui qui lui manque et qu’elle veut. Pas un autre ! Même si elle sait qu’elle saurait l’aimer ; elle n’en veut pas. C’est tout.

Une chose est sûre : elle a fini d’avoir peur. Peur d’avoir un accident, de ne plus être en mesure de s’en occuper et de le voir finir ses jours dans un chenil. Peur qu’il se perde, qu’il soit volé, attaqué par un autre chien ou qu’on lui fasse du mal gratuitement ; il y a encore tant de barbarie dans le monde vis-à-vis des plus faibles. Il y avait en elle un souci permanent de le protéger. Au moins aujourd’hui, la voilà soulagée : il ne risque plus rien.

Et ce n’est pas tout : fini aussi de se battre contre les vaccinations néfastes et inutiles, tous ces poisons administrés à titre de « protection »… Un marché comme un autre, en fait, comme celui de la nourriture industrielle, croquettes, boîtes, et compagnie. Non, plus question de repasser par là.

Reste à gérer l’absence, le manque physique ; et tout le problème est là. Ne plus pouvoir le voir, le toucher, le caresser, le sentir… Ses sens sont en manque de lui.

Pourtant, elle sait qu’il est là et que son âme l’accompagnera jusqu’à son dernier souffle, se moquant désormais de tous les interdits, de toutes les discriminations.

Il est partout où la vie palpite, gambadant librement dans les prairies fleuries, se roulant avec délice dans les bouses de vache odorantes, pataugeant dans les torrents bavards, ou escaladant les rochers escarpés.

Il est en elle, autour d’elle ; il est l’oiseau qui vocalise, le papillon qui voltige et le cheval qui détale au galop. Il est partout.

Elle n’oubliera jamais. Un jour, elle souffrira moins, sans doute.

Peut-être.

La page est tournée.

Mais quel beau livre ils ont écrit ensemble !

Fredo

(et merci à Jean Luc pour l'idée du titre, et à Andrée pour avoir été à nos côtés... )

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