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16 septembre 2012 7 16 /09 /septembre /2012 19:43

  

 

Premier tableau

Midi n'a pas encore sonné que deux silhouettes féminines, bras dessus, bras dessous, pénètrent dans le champ du Père Florent un Bourguignon pur jus.

Equipées chacune d’un panier, armées de la grande échelle de bois, elles sont prêtes pour la cueillette de l’année !

 

Deuxième tableau

-         Ouhaou ! Quelle chute !

-         Bin dit donc, ça nous apprendra à jouer les tarzans !

-         Les tarzans en jupons !

Se relevant péniblement, elles entreprennent de s’épousseter mutuellement tout en s’arrêtant de temps à autre pour regarder autour d’elles.

-         J’y crois pas, j’ai mal nulle part.

-         Moi non plus, pourtant j’ai bien cru que j’allais m’écrabouiller au milieu des cerises !

-         J’ai comme l’impression qu’on va se faire remonter les bretelles.

-         Faut dire que c’est pas faute d’avoir été prévenues !

-         Oui, bon ! C’est pas un crime que de vouloir monter aux arbres !

 

Bras dessus, bras dessous, elles commencent à remonter la pente pour gagner le haut du verger.

-         J’suis sûre que demain je serais cassée mais pour l’instant j’me sens vachement légère !

-         J’ai même pas un bleu, c’est fou !

-         Ça va venir !

-         C’est pas dit, j’me sens rajeunir !

-         J’suis tellement contente que tout me paraît beau.

-         Oui, c’est vrai, j’avais encore jamais autant apprécié ce coin !

Gaillardement elles atteignent le pied d’un petit tertre tout baigné de lumière et se laissent glisser au sol.

-         Ouf ! Quelle paix !

-         Oh ! Tu as vu, c’est Paul là-bas !

-         Ça alors depuis le temps qu’on ne l’avait pas vu !

-         Pau-aul !

 

Un grand gaillard, tout de blanc vêtu, arrive en effet droit sur elles. La marche souple, le port altier, c’est ce que l’on appelle un beau gars. Il s’arrête net, perplexe en regardant les deux silhouettes féminines.

-         Sybille ? Marianne ? Qu’est-ce que vous faites là ?

-         Dis, c’est plutôt à toi qu’il faudrait le demander. C’est simple, y’a tellement longtemps qu’on t’a pas vu, pour un peu on t’aurait oublié !

-         Ça fait plaisir ! Enfin vaut mieux entendre ça que d’être sourd.

 

Se laissant choir sur l’herbe, la discussion se poursuit … ça jacasse, papote sec … et ça rit !

-         Tu t’rappelles quand on se cachait dans les ateliers …

-         Et qu’on s’amusait à faire peur à la vieille Charlotte …

-         Et en rollers, quand on faisait la « compète » ?

-         Dis donc Paul, c’est quoi cette agitation là-bas ?

-         Allons voir !

 

Avec un bel ensemble ils se tournent vers le sommet du tertre. A l’évidence une fête se tient, tout est brillamment éclairé. Elégants, hommes et femmes arborent un air joyeux quand soudain une silhouette nimbée de lumière se détache de l’assemblée, interpelant Sybille.

-         Ohé ! Lilette !

-         Ça alors, Tante Julia !

-         Il y a même ma grand-mère, tu parles d’une surprise !

Paul et les filles n’ont plus qu’une idée en tête, se joindre à la fête, tout à la joie de retrouver des personnes quelque peu perdues de vue.

Et le temps passe, sans vraiment qu’ils s’en rendent compte ni même qu’ils s’en soucient, c’est si bon de se laisser aller en si plaisante et douce compagnie.

Les minutes ressemblent à des heures et tout contents de ces retrouvailles, c’est à peine s’ils entendent une voix douce mais ferme les rappeler à la réalité.

Se rendent-ils compte qu’il est temps pour eux de passer aux choses sérieuses ?

 

Se levant, ils font quelque pas vers leur interlocuteur pour entamer avec lui une discussion qui immédiatement les passionne.

Sybille et Marianne sont vite rassurées, elles n’auront à supporter aucun commentaire sur leur accident. Les échanges verbaux, chaleureux, tout en étant sérieux, n’ont rien de pontifiant et leur ouvrent des perspectives d’avenir.

 

Riches de ce moment, ils se remettent en route avec un bel ensemble.

Sont-ce ces retrouvailles qui les rendent si loquaces ou la conversation qu’ils viennent d’avoir qui les a requinqués ?

Toujours est-il que la discussion reste animée entre eux !

-         J’ai toujours été jaloux de votre amitié, les filles. On aurait dit deux sœurs. Toujours contre moi, en plus !

-         Reconnais que tu étais quand même un peu casse-pieds.

-         Ton dernier coup, par exemple, un peu dur à avaler, non ?

-         Bon, je m’excuse, ça va comme ça ?

-         On va se concerter et on te tient au courant, d’ac !

-         Et, si on disait que pour une prochaine vie, on serait frangins ?

-         Non, mais t’es fou !

-         Cousins, à la rigueur !

-         Et vous ?

Tenant Marianne par la taille d’un air provoquant, Sybille assène à Paul :

-         Nous, on sera jumelles, hein ?

-         Ouais, et on fera le poids, cette fois, face à toi !

Ecœuré, Paul les regarde se mettre en route. Au moment où elles vont sortir de son champ visuel, se ravisant il lance :

-         Attendez-moi !

Les filles ralentissent l’allure le temps pour lui de les rejoindre.

Le trio vient juste de se reconstituer qu’un petit groupe très animé les rattrape.

-         Bon, nous ça y est, on a fait le tour de la question, on s’est décidé, tout est au point. Vous venez avec nous ?

-         Oui, enfin ça dépend !

-         Ça dépend de quoi ?

-         Vous partez tout de suite ! tout de suite ?

-         Nous oui, mais vous avez encore 5 minutes, on file devant !

-         Bon, pour nous c’est d’accord, on peaufine notre plan et on vous suit. Et toi Paul ?

-         J’sais pas, faut voir !

-         Tu vois que t’es un empêcheur de tourner en rond !

-         Tchao !

-         A toute, peut-être !

 

Paul, persuadé que les filles bluffent, les regarde s’éloigner ; quand il réalise qu’elles n’ont pas du tout l’intention de l’attendre et qu’elles ont disparu à l’horizon, la peur lui noue les tripes :

-         Attendez-moi !

 

Troisième tableau

A peu près au même moment, à la maternité de Santa Coloma de Barcelone, dans la salle de travail, un bébé se fait désirer. Les contractions de plus en plus rapprochées  annonçent une délivrance imminente et pourtant !

La sage femme et l’obstétricien se relayent à tour de rôle surveillant le monitoring.

-         Je ne comprends pas, il y a un problème, demandez si le bloc trois est libre, Sarah !

-         Le trois ? Pas la peine de demander, j’en suis sûre.

-         On transfère à la minute, dans ce cas.

 

Quelques heures plus tard, la jeune maman dort d’un sommeil réparateur, tout comme une autre patiente à l’autre bout de la clinique. Leurs nourrissons, trois pour deux mamans, viennent d’être transférés pour la nuit dans la nursery.

Une des puéricultrices regarde d’un œil perplexe ces trois poupons qui piaillent comme des moineaux.

-         Voilà trois cousins d’un coup, pas mal, non ?

     -   Oui mais je ne sais pas si les parents apprécieront la cohabitation.  Les Montaigu et les Capulet sont des enfants de cœur à côté d’eux !

     -   Peut-être qu’ils sont venus pour rabibocher tout le monde ?

     -   Ils vont avoir du pain sur la planche ces gamins, dans ce cas !

     -   Remarque, c’est peut-être pour cela que nous avons des jumelles qui n’étaient pas prévues ! Tu te rends compte que pour elles, c’est la surprise totale ?

     -   Ne rien voir à l’échographie. Je n’aurais jamais cru cela possible !

     -   Le « mino », lui, s’est fait attendre ! Elle a dégusté sa mère !

-   J’ai dans l’idée qu’il avait une idée du travail qui l’attend !

-   Bon, et bien « Haut les cœurs », les gamins !

-   Tous nos vœux !

Do

  

 

                                                                          

 

 

 

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12 juillet 2012 4 12 /07 /juillet /2012 17:59

LES CAUSES PERDUES

 

Jean-Christophe RUFIN

(Ed. Gallimard, 1999)

 

 

Hilarion Grigorian, le narrateur, ancien marchand d’armes à la retraite, s’ennuie à Asmara. En plein conflit entre éthiopiens et indépendantistes érythréens (nous sommes en 1985), la famine fait rage, une équipe humanitaire française vient distraire le quotidien du vieil homme. Hilarion observe les membres de l’équipe médicale comme on observe des souris dans une cage.

Le livre écrit du point de vue d’Hilarion (il tient son journal) nous place au cœur de la situation, il ausculte les protagonistes, les manipulations politiques.

La position des organisations humanitaires est tragique, pour certains d’entre eux « Rien ne vaut une vie » ; faut-il collaborer et cautionner ainsi un régime dictatorial ou bien abandonner les réfugiés à leur sort ?

Chacun des personnages a ses raisons. Idéalistes, opportunistes, despérados, tous font un choix et pour chacun il y a un sacrifice au bout de la route.

Le livre est admirablement écrit, l’auteur qui fut un « french doctor » connaît son sujet, l’action humanitaire confrontée à la réalité du terrain.

 

« Les causes perdues » obtient le Prix Interallié 1999.

 

Jean-Christophe RUFIN, médecin, romancier et diplomate français.

Co fondateur de Médecins sans frontières (MSF), sa première mission humanitaire en Erythrée date de 1976. En 1985, il devient le directeur médical d'ACF en Éthiopie.

Si ce sujet vous intéresse, vous pouvez approfondir avec :

- « Les Erythréens » (Léonard Vincent, Ed. Rivages, 2011)

- Dossier hors série (1960-1975) du Monde Diplomatique « Quand le fond de l’air était rouge » (à commander au Monde Diplomatique en ligne ou à un bon libraire)

 

Située sur les bords de la Mer Rouge, où Arthur Rimbaud et Henri de Monfreid se  sont baladés en leur temps, l’Erythrée a une histoire très compliquée : colonie italienne de 1889 à 1941, l’Erythrée sert de base arrière à Mussolini dans son projet expansionniste vers l’Ethiopie. Après la seconde guerre mondiale, l’Erythrée est une province de l’Ethiopie, semi autonome jusqu’en 1961, date à laquelle le FPLE (d’obédience maoïste) mène une guerre d’indépendance. L’Erythrée et l’Ethiopie sont en guerre durant 30 ans (1961-1991).

L’Erythrée obtient l’indépendance en 1991 (ratifiée en 1993) ; depuis cette date le pays est dirigé d’une main de fer par Issaias Afeworki.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 juillet 2012 4 12 /07 /juillet /2012 17:11

     

C’est au moment où elles amorçaient le virage serré qui relie le camping de Châtel Saint-Denis à la route de Vevey qu’avait surgi devant elles une silhouette toute de noir vêtue. Le passage, trop exigu, les obligeant à stopper net, elles n’avaient même pas eu un geste de surprise en la voyant s’accrocher à la portière, côté passager et pénétrer dans la cabine.

Est-ce son « Vite, vite » qui les avait fait redémarrer ou le fait qu’elles venaient de la reconnaître ? Toujours est-il que sans plus réfléchir, Anne avait relancé le moteur pour gagner la route pendant que Sophie qui n’était pas encore assise, - il n’est pas inutile de s’assurer une dernière fois de la fermeture des placards -, attrapait l’inconnue et d’autorité la propulsait vers le fond du camping-car. La cabine de toilettes soigneusement refermée, en un temps record, elle trônait à l’avant !

Le tout n’avait duré guère plus d’une dizaine de secondes, des secondes qui risquaient de compter dans leur vie. Elles venaient de réaliser ce qui venait de se passer.

 

Hier, alors que navrées elles regardaient le déluge s’abattre sur le camping, l’arrivée de 2 gros 4/4, appartenant au corps diplomatique, les avait subitement arrachées à notre inquiétude.

Deux hommes, typés africain en étaient sortis pour s’affairer au montage de tentes de camping. Surprises, Anne et Sophie les avaient regardés opérer assez maladroitement. Ils n’étaient guère coutumiers du fait, c’était une évidence. Plutôt intriguées, elles avaient à peine relâché leur vigilance que des cris les avaient de nouveau scotchées à la vitre, des gamins venaient de gicler de l’un des véhicules. Gambadant sous la pluie, ils faisaient littéralement tourner en bourrique une jeune femme en noir qui mit un certain temps pour leur faire réintégrer le véhicule. Le campement dressé, deux femmes, super pomponnées, avaient quitté l’une des voitures pour, en compagnie de leurs époux et des gamins, rallier le restaurant du camping.

La jeune femme en noir ne semblait pas conviée à la fête !

Le lendemain, la pluie avait enfin cessé et sous le soleil revenu elles avaient  gagné à tour de rôle les sanitaires où régnait une animation d’enfer. Les mêmes gamins que la veille y menaient grand train. Anne qui venait de sortir de la douche, bouillait littéralement de rage. Cris stridents, coups de pieds dans les portes, éclats de rire hystériques, un vrai capharnaüm régnait. Prise d’un élan de sympathie pour la malheureuse jeune femme qui s’escrimait en vain à calmer les gamins, elle avait craqué. Sans un mot, mâchoires serrées et œil de glace, elle avait attrapé le premier qui était passé à sa portée et d’une poigne de fer, l’avait immobilisé devant elle. Sans chercher à savoir s’il comprenait le français, elle l’avait tancé vertement avant de le remettre à sa « nurse ». Ensuite, bras croisés elle avait toisé les mouflets de toute sa hauteur, leur intimant de se tenir tranquilles !!! 38 années d’enseignement, ça vous marque sa bonne femme !

La jeune femme l’avait regardé avec gratitude mais Anne était certaine que, dès son départ, la sarabande reprendrait. Sophie, mise au parfum, avait confié la fin de la préparation du petit déjeuner à sa sœur pour rallier les sanitaires sans plus tarder. Le calme avait de nouveau déserté les lieux et à son tour, elle avait dû intervenir après avoir reçu une chaussure lancée à la volée.

Elles se doutaient bien que leurs interventions ne changeraient pas la donne, les adultes ne faisant aucun cas de la jeune femme, il était inutile de s’attendre à un quelconque respect de la part des enfants. Lorsqu’elles avaient vu la veille, parents et enfants gagner seuls le restaurant, elles étaient déjà sans illusion.

Pendant la soirée, elles avaient imaginé ce que pouvait être le statut de cette femme manifestement d’origine arabe. A coup sûr, il ne fallait pas être médium pour deviner que sa situation n’était pas confortable. Ce qui est certain c’est que bien qu’ayant une imagination débordante, elles n’avaient pas une seconde envisagé la situation telle qu’elles la vivaient maintenant.

 

 

Il leur fallait faire vite, les idées s’organisaient à vitesse grand V dans leur tête. Étaient-elles suivies ?

Cette femme avait-elle des papiers ?

D’où était-elle et comprenait-elle le français ?

Sophie se leva subitement et cahin-caha gagna le fond du camion après avoir attrapé dans la penderie une liquette et un de ses caleçons de sport. Par gestes elle entreprit de faire comprendre à la femme qu’elle devait se changer. Une tenue passe-partout était plus que souhaitable. Elle installa ensuite dans le bac de douche le matelas du chien et y poussa leur invité surprise.

« Do you speak English ?” S’inquiéta  Sophie.

Et oui, elle le parlait et son accent était même fort compréhensible, c’était toujours cela !

« Don’t move, don’t move !!! » Et Sophie fila à l’avant où elles se mirent à élaborer un plan d’attaque. A coup sûr les diplomates avaient dû réaliser ce qui s’était passé et ils allaient peut-être faire le lien avec le départ de leur camping-car. Elles allaient s’arrêter au village et sortir faire quelques courses, l’air de rien, par contre il était impératif que le camion paraisse le plus inoffensif possible.

Sophie, après avoir vérifié que personne ne les suivait, retourna vers le fond.

« What’s your name ? ».

Hamel, espoir ! Etait-ce de bon augure ?

Les présentations faites, elle entreprit de lui donner leurs instructions, en rajouta une couche. Ceux qu’elle fuyait étaient peut-être à sa recherche, le camion serait l’objet de toutes leurs attentions. Elle ne devait quitter la douche sous aucun prétexte, ne pas bouger, même un orteil, rien ne devant attirer l’attention.

Sitôt garées, elles affectèrent un grand détachement et gagnèrent une boulangerie. Sophie rentra seule, le chien servant d’alibi à Anne chargée de surveiller les alentours. A la Superette, elles inversèrent les rôles. Anne s’engouffra dans le magasin et se mit à pianoter sur son portable. Elles allaient tenter de contacter leur copine Hellen. Anglaise de naissance, mariée à un français, Hellen vivait en Suisse où elle occupait un poste de fonctionnaire internationale.

Par un coup de chance incroyable, elle décrocha dès la première sonnerie. Anne lui expliqua rapidement la situation, ce qu’elles attendaient d’elle et ressortit du magasin rassurée mais ulcérée par les prix pratiqués. L’équivalent de 6€ pour un kilo d’abricots. Elle s’était vengée sur le chocolat. Au moins il était délicieux et les prix plus que raisonnables.

Elle expliquait à Sophie le plan mis au point avec Hellen en regagnant le camion lorsqu’elles repérèrent l’un des 4/4. Jambes flageolantes mais déterminées, elles se dirigèrent sans hésiter vers leur véhicule. Anne s’engouffra à l’intérieur maintenant la porte de l’habitacle. Il fallait à tout prix que le camion reste ouvert un petit moment le temps à leurs poursuivants de vérifier qu’elles n’abritaient personne. Sophie, mine de rien, multipliait les « chut, they are here ! » à l’intention d’Hamel pendant que Anne donnait un petit coup de balai en surveillant dans le rétroviseur. Elles bouclèrent l’habitat et filèrent dans la cellule, conscientes qu’elles n’avaient plus droit à l’erreur.

A Vevey, elles préférèrent la route de la corniche plutôt que l’autoroute, l’œil rivé sur le rétro. Régulièrement Sophie filait au fond du camion. Dûment chapitrée Hamel avait été mise au courant des opérations. Elle allait être « relookée ». Anne fournissait le blouson polaire et une paire de tennis, Sophie son sac à dos. Pourvu d’un léger viatique et d’un nécessaire de « survie », Hamel allait être débarquée  dans le village de Saint-Saphorin, pas très loin de Lausanne. Elle y serait réceptionnée par Hellen. Anne avait suggéré de la laisser dans un café mais fort justement Hellen avait objecté que c’était un lieu trop public. Elle allait les rappeler, le temps pour elle de trouver la solution.

Elles roulaient donc dans un décor d’opérette sans arriver à le goûter. Alors qu’elle n’attendait que cela, la sonnerie du portable les fit sursauter. Hellen avait trouvé la solution idéale : un cabinet médical !

Compatriote expatrié comme elle, Steven Knight exerçait comme ostéopathe. Militant dans une association de défense du droit de l’Homme, le cas d’Hamel ne pouvait le laisser indifférent. Il acceptait donc de la réceptionner en attendant la venue d’Hellen. Cette solution présentait l’avantage de ne pas les amener à modifier leur programme. Si par malchance elles étaient retrouvées par les diplomates, ils auraient toute latitude de vérifier qu’elles n’abritaient personne. Par contre Steven Knight demeurait à Cully, ce qui était nettement plus loin et augmentait les risques d’être interceptées en cours de route. Une chose était sûre, ce n’était pas un jour à faire du tourisme. Leur « Tibus » filait gaillard, avalant les côtes. Coup de chance, le village choisi était équipé d’un grand parking donnant sur le port et pour une fois les camping-cars y étaient autorisés. Cerise sur le gâteau, une superbe place les attendait près des sanitaires. Ombragé de platanes, le parking était en contrebas de la route et le feuillage offrait un écran de verdure empêchant tout repérage éventuel. Pendant que Anne manœuvrait, Sophie fila au fond libérer Hamel. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, elle avait montré à cette dernière l’entrée des WC, lui enjoignant de s’y réfugier. Puis tranquillement elles bouclèrent l’habitat et, après un petit tour bidon aux toilettes, récupérèrent leur protégée qu’elles allaient piloter à distance jusqu’au point de rendez-vous, au cas où elles seraient suivies.

Le médecin les attendrait au pied d’un vénérable chêne qui faisait la renommée de la ville.

« Left »

« Strait ahead »

« Right » …

Elles se félicitaient d’avoir sous la main les cartes que leur voisine et amie, ancienne résidente du canton de Vaud, leur avait prêté.

En vue de l’arbre elles repérèrent un homme apparemment plongé dans la lecture du journal, le signe de reconnaissance choisi par Hellen. Elles abandonnèrent leur passagère sur un ordre bref « You seat there and wait a moment » et continuèrent dans la foulée pour aller s’affaler à la terrasse de café la plus proche.

Ensuite tout se déroula comme sur des roulettes, le couple se leva, la jeune femme la première et elles les virent disparaître dans une petite rue en grimpette. Elles pouvaient filer sur Rolle où elles avaient réservé une place de camping. Elles auraient tout le temps de contacter Hellen et d’envisager la suite des opérations.

En arrivant près du camping-car, elles eurent un coup au cœur, les deux 4/4 étaient entrain de s’engager sur le parking. S’appliquant à ne pas les regarder, elles investirent leur palace à roulettes et se décidèrent à déjeuner sur place. Ce n’était pas dans leurs intentions mais partir maintenant aurait pu être pris pour une fuite. Placidement elles ouvrirent largement la baie côté table, tout en laissant la porte ouverte. Un point très précis les chagrinait, elles avaient oublié de faire disparaître la djellaba et les ballerines d’Hamel. Sophie avisant un sac plastique gagna en vitesse la salle d’eau y fourra le « corps du crime » et jouant les hommes serpent se tortilla pour ouvrir la trappe intérieure qui donnait sur la soute afin d’y loger le sac. L’appétit coupé, elles prirent leur temps pour avaler quatre fruits en guise d’entrée, un bon bout de Gruyère, suisse bien entendu, et tapèrent sans fausse honte dans leur provision de chocolat. Impossible de se détendre, elles se sentaient épiées et ne savaient que faire. Un petit bar donnant sur le port les accueillit le temps de déguster une glace. Les deux mecs vinrent s’asseoir non loin. Elles auraient pu parier qu’ils allaient engager la conversation, pourtant elles quittèrent les lieux sans qu’ils aient tenté quoi que ce soit. En arrivant au camion, par contre, elles tombèrent sur l’une des femmes entrain d’espionner dans l’habitacle. Essayant d’être le plus naturelle possible, Anne lui demanda si elle voulait visiter, l’autre se confondit en excuse, enfin ce qu’elles interprétèrent comme tel car il leur fut impossible de comprendre quoi que ce soit. Sophie réitéra la question en Anglais, insistant lourdement. La femme risqua un œil et fila sans demander son reste, elles l’imitèrent.

Sophie avait pris le volant et c’était à Anne de contrôler leurs arrières. Elle commença par récupérer le sac de vêtements afin de pouvoir le plus vite possible le larguer dans une poubelle, ensuite pieds écartés et le fessier calé dans l’embrasure de la porte, elle entreprit de nettoyer à fond la douche pour éliminer toute odeur. Voilà bien un des grands avantages de ce mode de déplacement. Ce lessivage allait prendre place dans les souvenirs émérites au même titre que la confection des böreks réalisés un soir de baroud non loin de Berlin, sur une autoroute défoncée à mort. Epuisée, elle revint s’asseoir à côté du pilote non sans avoir ajouter au contenu du sac à jeter le matelas du chien qui avait servi de siège à Hamel. De toute façon, il dormait indifféremment sur les sièges avant, les 2 banquettes du coin dinette mais très rarement là où tout chien bien éduqué est sensé se tenir. Il ne l’était pas et elles s’en fichaient.

Quelques kilomètres plus loin, elles paniquèrent : elles étaient suivies.

Recouvrant ses esprits, avec un raisonnement à la De Funès, Anne essaya de détendre l’atmosphère : « Y’a personne, on est seuls, non ?  Même s’ils entrent dans le camion, qu’est-ce qu’ils trouveront ? »

Montrant tour à tour le coin dînette, la couchette et la salle d’eau elle ajouta : « Elle est pas là, elle est pas là non plus, elle est plus là … alors !»

Une petite heure plus tard, le camping-car stationné au bord du Léman, elles barbotaient dans l’eau tiède tout en surveillant les abords. Le fait de savoir le camping plein les avait quelque peu rassurées, seules les réservations étaient honorées, le festival battait son plein à Nyons. Le soir après une petite soirée filets de perche du Léman, un régal pour les papilles que l’on ne peut que recommander à qui ne connaît pas, elles se bouclèrent à double tour pour la nuit : sangles entre les deux portes du poste de conduite et loqueteaux de sûreté à l’arrière. Elles comptaient sur leur fox pour donner l’alerte en cas de rodeurs.

La nuit ayant été calme, Hellen leur ayant détaillé le plan arrêté, elles « petit-déjeunèrent » tranquilles avant de mettre le cap sur le poste de douane de Divonne. En arrivant, elles restèrent médusées en voyant l’aréopage qui occupait les lieux : police, douane et … les deux 4/4 !

Comment avaient-ils su qu’elles passeraient par là ? Les points de passage ne manquaient pas, Genève, Saint Cergue !!

Le plus tranquillement possible elles s’engagèrent sur l’une des deux files et comme elles s’y attendaient un des policiers leur fit signe de maneouvrer et de venir se garer à côté d’un gros fourgon. Le contact était à peine coupé que sans crier gare il ouvrit la porte côté conducteur. Sophie d’ordinaire placide, sentit la rage s’emparer d’elle, attrapant la portière elle lui referma la porte au nez. De son côté Anne venait d’actionner la centrale de verrouillage, après tout, c’était quand même un habitat privé ! Conscientes par ailleurs de la situation Sophie descendit sa vitre.

Perché sur les genoux d’Anne, le Fox grondait. Estomaqué par leur réaction, le policier marqua un temps d’arrêt avant de les inviter à quitter le camping-car avec tous les documents nécessaires, sans oublier le chien, précisa-t’il.

Ne pouvant se soustraire à cet ordre, elles obtempérèrent. Cependant leur bonne volonté fut de courte durée lorsqu’il leur fut demandé de remettre les clés du camion. Qu’on leur explique déjà le motif ! Avaient-elles commis un quelconque délit ? Que leur reprochait-on exactement ?

Elles suivirent un gradé dans un bureau déjà occupé, prirent leur temps pour s’installer ce qui eut l’air d’agacer les propriétaires des 4/4, qui bien évidemment étaient de la fête.

L’interrogatoire commença immédiatement.

Noms, prénoms, lieu de résidence habituelle, motif de leur déplacement, ce qui leur sembla le comble du ridicule vu la nature de leur véhicule, puis on leur présenta une photo.

Au moins il rentrait dans le vif du sujet !

Connaissaient-elles cette femme ?

Elles ne s’étaient pas mise d’accord auparavant mais opinèrent du chef ensemble. Comme bien souvent elles semblaient « télépather ». Oui, elles l’avaient déjà vu et précisèrent les circonstances, ajoutant qu’elles reconnaissaient même les deux types qui se trouvaient là dans le bureau. Un mouvement de tête ponctuant la réponse. Anne embraya immédiatement en ajoutant qu’ils les suivaient depuis la veille et qu’elles n’appréciaient pas vraiment la chose. Sophie prit le relais racontant l’attitude d’une des femmes surprise entrain d’espionner l’intérieur du camion.

Pour en revenir à la photo, elles précisèrent les circonstances qui les avaient mis en présence de la femme en noir, insistant sur l’attitude irrespectueuse et méchante des gamins. Elles utilisèrent l’épisode du restaurant pour illustrer leurs propos.

Un policier consignait leurs réponses, les interrompant de temps à autre le temps de tout retranscrire.

Elles espéraient que l’interrogatoire s’en tiendrait là tout en se préparant mentalement à devoir répondre à la question « qui fâche » : avaient-elles revues cette femme ? Nier était risqué, il faudrait composer. La question arriva sur le tapis, Sophie s’y colla : elles l’avaient prise en stop à la sortie du camping et déposée au village, point !

Elle venait à peine de terminer son récit que l’un des diplomates sortit de son mutisme, assénant qu’il était certain qu’elle cachait la femme dans leur camping-car. La seule réponse qui traversa l’esprit de Anne fut un très enfantin « mais ça va pas la tête ! ». Une perquisition s’imposait.

En peu de temps « Tibus » fut investi par les policiers, Anne et Sophie ouvrirent tous les placards, la salle d’eau, la soute, les coffres, jusqu’à la trappe où se logeait la cassette WC … autant se faire plaisir !

Les policiers menèrent une inspection de routine, les laissèrent tout refermer puis leur demandèrent d’attendre dans un couloir.

Attendre quoi ? Cela discutait dur à côté, apparemment les diplomates attendaient des autorités de plus amples investigations !

La situation s’éternisait à leur goût. Depuis quand était-ce un délit que de prendre un stoppeur !

Finalement elles furent reçues par un autre policier, très galonné, qui leur signifia leur « mise en liberté ». Se levant prestement Sophie lui demanda s’ils avaient envisagé un moyen dissuasif pour que les diplomates les laissent tranquilles.

La réponse, sibylline, ne les satisfit pas vraiment mais que pouvaient-elles exiger ? Les diplomates restaient encore un peu, le temps de consigner par écrit leur récit des faits, signer des documents.

Anne et Sophie en déduisirent que le mieux pour elles était de mettre rapidement la plus grande distance entre le camping-car et les 4/4, d’autant qu’Hellen les attendait.

Elles rattrapèrent la route des Rousses piquant plein Nord. Leur rendez-vous était à Lons-le Saulnier mais elles allaient tenter de faire venir Hellen et leur protégée non loin de Champagnole. Connaissant bien le coin, elles préféraient confier leur sécurité à Dame Nature.

En fin de soirée, bien installées dans un petit camping à l’ancienne, traduisez sans bungalow, elles virent arriver Hellen.

Seule !

Tout de suite elles envisagèrent le pire.

Accueillie par un feu nourri de questions, la joviale Hellen supportait sans broncher, attendant que le calme règne pour conter l’histoire avec son délicieux petit accent british.

Elle commença par une question : avaient-elles demandé à Hamel des renseignements la concernant : âge, nationalité, conditions de vie etc. ?

Non, intuitivement, elles avaient jugé préférable de ne rien savoir. D’un tempérament dramaturge Anne ajouta que de cette manière si elles avaient été « cuisinées », elles n’auraient rien eu à dire !

Hellen leur livra alors son scoop.

Steven Knight avait constaté qu’Hamel, qui portait le pantacourt prêté par Sophie, avait un mollet couvert de bleus. D’un ton neutre, professionnel, il lui avait demandé si elle avait d’autres ecchymoses sur le corps, s’attendant à une certaine résistance. Hamel, qui avait fait le choix de fuir, n’avait nullement l’intention de se taire. En quelques minutes, Steven apprit la tragédie de cette jeune femme, vendue à un couple de diplomates africain par une famille lybienne, émigrée en Mauritanie. La suite était classique : privée de papiers, bonne à tout faire, vraiment tout, elle vivait un enfer depuis presque 5 années. Majeure depuis peu, ne craignant plus d’être rendue à sa famille biologique si elle arrivait à s’enfuir, elle avait vécu sa rencontre avec les deux sœurs comme un signe du destin et tentée le tout pour le tout.

Steven qui militait dans une ONG depuis des années, avait pris les choses en main. Un constat médical avait été dressé, les autorités alertées et le cas d’Hamel était en passe de trouver une issue heureuse.

Quant à elles deux, elles pouvaient rentrer tranquilles, les diplomates en avaient encore pour quelque temps à fréquenter les autorités policières. Certes, ils ne risquaient pas grand-chose vu leur statut, juste des petits tracas qui terniraient leur image auprès de leur ambassade, si toutefois cette dernière ne cautionnait pas éhontément ce type de comportement ! Là, elles avaient comme un doute.

Do

 

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20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 20:11

Dernière nouvelle … de Saint Genis !

Voilà un petit article pour vous annoncer une nouvelle parution !

El refugi.

Ce roman, écrit il y a déjà quelque temps (c’est pour cette raison qu’il n’a pas été relu par ses correctrices privilégiées Michèle, Agnès) est resté un moment un éditeur à la recherche de romans « Terroir ».

Bien qu’en ayant loué l’écriture, il ne l’a pas trouvé assez « du coin » !!! 

Mais si vous allez faire un tour du côté des éditions TDO, vous constaterez que Gérard Raynal, l’éditeur, de toute façon, s’édite en priorité.

Toujours est-il que ce bouquin est disponible dès aujourd’hui à la Bergerie et vous pouvez nous le commander.

Le prix est le même que pour le précédent ouvrage 20€ tout compris, livre et frais d’expédition avec en sus une dédicace de l’auteur.

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Et pour vous allécher, le résumé :

Justine et Grégoire Loubarèdes ont pu réaliser leur rêve : le vieux mas St Jacques s’est relevé de ses ruines pour devenir le centre de plein air des Aspres, El Refugi. Tout au long de l’année, les classes s’y succèdent, classes « nature », classes « patrimoine », classes « sportives »… Les enfants passent… Et parmi eux, Robin, un enfant difficile que son maître ne comprend pas, rejette et condamne. Pour Grégoire, c’est inacceptable. Très vite, son combat va devenir aussi celui de sa femme ; ensemble, ils vont tout faire pour venir en aide à l'enfant. Mais « ensemble », c’est aussi avec tous les autres membres de la famille dont les destins se mêlent sous les toits du vieux mas…

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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 19:47

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Elle referme la porte sans faire de bruit, mais elle sait déjà qu’elle n’aurait jamais dû l’ouvrir… cette image vient de s’imposer à Sophie. Un électrochoc qui la cloue sur place tant elle se sent happée par le souvenir d’un passé récent.

 

Si seulement elle avait écouté son intuition, tenté le tout pour le tout afin d’amener son compagnon à renoncer à ses fantasmes.

 

Elle était certaine d’être dans le vrai en s’opposant au projet de rénovation de Pierre mais ses arguments n’avaient pas convaincu.

 

« Timorée, passéiste » Sophie avait entendu de tout.

 

Certes, les nouvelles technologies n’étaient pas sa tasse de thé et sans vivre à l’âge de pierre, elle aimait bien le jeu de mots, elle était du genre méfiant. Son téléphone portable n’avait aucune autre application et il en serait ainsi tant qu’elle trouverait dans le commerce des appareils basiques.

 

Apprivoiser l’informatique lui avait réellement coûté même si elle faisait aujourd’hui figure de pro aux yeux de ses amis et collègues avec son blog !

 

Dans le projet de Pierre, ce qui l’avait retenu de foncer était de savoir pertinemment qu’une fois celui-ci concrétisé, elle ne maîtriserait plus grand chose, or si Sophie était convaincue du bienfondé de savoir déléguer, encore fallait-il qu’elle ait une idée précise de ce qu’elle attendait de l’autre.

 

Malgré la déconfiture actuelle, en repensant à cet instant où elle avait poussé la porte du bureau d’études, un sourire détendit néanmoins ses traits.

 

Elle revoyait le commercial jubiler en lisant le contrat signé par elle et Pierre puis lui faire remarquer, l’air cauteleux, que tout était parfait si ce n’était l’oubli du volet financement. Quelle satisfaction en lui assénant que, non, ce n’était pas un oubli !

 

Elle n’était plus naïve et savait très bien que crédit rime avec prime ! En refusant leur offre de financement, quelques milliers d’euros passaient sous le nez du bonhomme !

 

Si Sophie ne maîtrisait pas la technologie, côté finances, elle était au « Top ». Demeurée inflexible, elle était allée jusqu’à lui asséner que c’était à prendre ou à laisser ! Pas de crédit ou il disait adieu au chantier !!!

 

Le commercial avait opté pour le chantier mais négligé la poignée de mains du départ !

 

 

 

Pierre s’était retrouvé aux commandes d’un habitat à la pointe de l’innovation comme il le souhaitait.

 

Comme un gamin, il avait réalisé son rêve !

 

Leur gite était devenu le lieu branché où de prétendus amis de la Nature accouraient pour se ressourcer, seule Sophie n’arrivait pas à afficher le même engouement.

 

La cuisine ressemblait au poste de pilotage d’un supersonique, même chose pour la chaufferie ! Impressionnée, elle s’était aménagée un coin cuisine amélioré dans une ancienne étable investie partiellement par le local technique de la piscine. Elle avait réalisé seule l’isolation de son antre, installé un poêle en fonte, récupéré son ancienne cuisinière et ne daignait s’approcher de la cuisine que pour le strict nécessaire. De toute façon avec un « mari » cuisinier, elle n’avait pas souvent l’occasion de s’y exprimer.

 

Elle avait marqué son premier point contre Pierre, lorsqu’il avait réalisé que les plans de travail à induction ne toléraient pas les anciens ustensiles, qu’elle avait récupérés. Il avait fallu tout renouveler, ce qui n’était pas une mince affaire lorsque l’on tient table d’Hôtes !

 

Au village la population voyait Pierre comme un extra terrestre. Où était-il allé pêcher de telles idées de grandeur. La rénovation de « la Solana » et son inauguration en grandes pompes avait laissé plus d’un villageois abasourdi !

 

Un spa, des salles de bains avec jacusis, était-ce nécessaire en plus de la piscine ! Que dire de la wifi dans toutes les chambres, des volets roulants motorisés et de la climatisation réversible !

 

Même la chaufferie écolo au bois, pour les parties communes les avait étonnés.

 

-         « Ecolo, écolo et si y’a une panne de courant mon gars, t’y as pensé ? » grommelait le vieux Bartomeu.  

 

-         « C’est que j’ai un groupe électrogène, le père ! » avait répondu le maître des lieux.

 

 

 

La saison estivale avait été glorieuse, les réservations s’étaient succédées sans que jamais une chambre ne reste vide. Aux commandes de sa cuisine Pierre jubilait et se moquait gentiment de Sophie qui rongeait son frein.

 

Faisant preuve de mauvaise volonté, elle avait mis un point d’honneur à réaliser ses confitures et ses conserves sur son ancienne cuisinière et pour bien enfoncer le clou elle était allée jusqu’à refuser de les remiser dans la chambre froide. Coulis de tomates, chutneys et ratatouilles avaient donc été cuisinés puis stérilisés à l’ancienne dans sa cuisine d’été, à 2 pas de la piscine !

 

Elle avait remporté un vif succès auprès des vacanciers, par les odeurs alléchés, impressionnés aussi par la quantité phénoménale de cèpes mis à sécher.

 

Il faut bien avouer que Sophie avait une technique qui lui était très personnelle. Ancienne chineuse, elle avait conservé pour d’hypothétiques vide-greniers des cadres plus ou moins rococos. Lassée de les voir s’entasser inutilement, Sophie les avaient tous équipés d’un grillage au maillage serré. Chaque été ils reprenaient du service, recouverts, au gré des cueillettes de champignons, de fines lamelles odorantes.

 

Elle concédait à Pierre quelques spécimens qu’il congelait pour ses futurs exploits culinaires. Le sot, ce n’était certes pas avec sa méthode de conservation que s’exprimait la délicieuse odeur poivrée de ses bolets !

 

Fort de son succès, Pierre avait émit l’hypothèse d’ouvrir le gîte en hiver. Certes, il n’y avait pas de pistes de skis dans les environs immédiats mais compte tenu de l’altitude, l’enneigement n’était pas négligeable. Il misait sur la possibilité d’attirer les amateurs de raquettes, tout un réseau de randonnées couvrant la région !

 

Sophie s’était retenue de le mettre en garde contre les conséquences de possibles aléas climatiques préférant lui faire remarquer qu’elle aurait plutôt eu envie de douillettes retrouvailles sous la couette ou devant la cheminée.

 

Pierre avait invoqué des impératifs financiers, ajoutant perfidement qu’il ne touchait pas de confortable salaire à date fixe, lui !

 

Sophie s’était alors décidée à s’offrir un petit « brake », aucun chantier ne requérant sa présence. Travaillant essentiellement en extérieur à la restauration de statues monumentales, le début janvier traditionnellement consacré à l’élaboration des plannings, offrait un court répit.

 

Sophie prit donc seule le large pour les cieux plus cléments de la Guadeloupe, non sans avoir secondé Pierre pour la période des fêtes !

 

 

 

Le premier février, cuite au soleil des tropiques et ragaillardie par des retrouvailles familiales, elle débarquait à l’aéroport de Perpignan en pleine tourmente !

 

Si elle s’était préparée à un atterrissage musclé pour cause de « tram » violente, elle n’avait pas imaginé une seconde trouver la neige !

 

Pierre, n’était pas au rendez-vous et dès qu’elle entendit retentir dans le vide la sonnerie de téléphone de La Solana, une désagréable sensation lui comprima le plexus. Immédiatement, Sophie vit le pire, l’accident !

 

Compte-tenu de la quantité de neige en plaine, les routes de montagne devaient ressembler à une patinoire !

 

Une tentative infructueuse pour joindre la mairie du village la calma un tant soit peu. Les lignes devaient être perturbées par les conditions météos !

 

Dans le hall de l’aérogare régnait une franche pagaille, taxis et bus brillant par leur absence. Ne s’imaginant pas une seconde bivouaquer à la Llabanère, Sophie sortit de l’aérogare chercher l’inspiration. Voyant un gros 4/4 s’acheminer vers les barrières du péage, sans plus réfléchir elle suivit la même direction prête à intercepter le véhicule. Le chauffeur, peut être étonné de la soudaine apparition, n’ayant pas eu d’objection à la déposer dans le centre de Perpignan, Sophie se laissa aller contre le dossier tout en priant le ciel pour que la relative accalmie neigeuse perdure encore un peu.

 

L’équipée dura quand même 2 heures et en ville la situation était assez dantesque. Déposée place de Catalogne par son chauffeur improvisé, elle gagna le premier hôtel afin de se débarrasser de ses bagages puis entreprit de rallier son lieu de travail. Elle pourrait au moins récupérer dans son casier quelques vêtements plus en accord avec les conditions météos, sa doudoune étant restée aux bons soins de Pierre !

 

De retour à l’hôtel quelques heures plus tard Sophie avait le sentiment d’habiter sur autre planète que celle quittée début janvier. Sur le boulevard plus rien de circulait, les liaisons téléphoniques avec la montagne étaient toujours interrompues et le courant électrique battait de l’aile. Il faut dire que, cerise sur le gâteau, l’orage tournait en rond au-dessus du Roussillon. Pragmatique, Sophie s’offrit un bon gueuleton et s’écroula de bonne heure, assommée par le matraquage médiatique que servaient en boucle les chaînes d’infos.

 

 

 

Le lendemain matin enchantée par la vision de Perpignan enfouie sous sa couette blanche, elle se mit en demeure de rallier la montagne, via « son bureau ». Sous l’œil estomaqué du gardien qui veillait sur les ateliers, elle balança ses bagages sur la banquette arrière de sa voiture de fonction, un vieux 4/4 idéal pour les chantiers ruraux, et mis cap à l’ouest. Les rues étaient quasiment désertes mais elle s’aperçut que quelques téméraires profitaient de ses traces pour se lancer à l’assaut du bitume enneigé. Vaille que vaille Sophie atteignit la Nationale 116 dont la seule voie déneigée lui permit de rallier Prades à une vitesse d’escargot. Indécise sur la conduite à tenir, elle s’arrêta à la Gendarmerie pour avoir un aperçu réaliste de ce qu’elle risquait de trouver au-delà. Découragée par le constat, elle se résolut à différer son départ et pour avoir séjourné dans les environs le temps d’un chantier de restauration, elle téléphona à la famille Margall qui tenait un gîte à Sirach !

 

Cet intermède s’éternisa et ce n’est que le surlendemain qu’elle arriva en vue de Mont-Louis. Sur quelques kilomètres le 4/4 progressa normalement, lui dopant le moral jusqu’à ce qu’elle tombe sur 2 véhicules encastrés dans les congères qui bordaient la route.

 

A ce stade de l’aventure Sophie ne se voyait pas une seconde renoncer à savoir ce que devenait Pierre à La Solana. Une longue marche-arrière la ramena à l’entrée de Saint Pierre où elle largua le 4/4. Sac au dos et raquettes en bandoulière, elle eut vite fait de se retrouver auprès du groupe d’existés qui s’activaient près des véhicules en détresse.

 

Comment avaient-ils pu envisager de prendre la route sans le moindre équipement ?

 

D’où pouvaient bien venir ces « nordistes » ?

 

Hélée fort peu cavalièrement par l’une des femmes, Sophie s’approcha. Un déluge verbal lui tomba dessus. Chacun y allait de sa demande, les griefs pleuvaient !

 

Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase !

 

Après avoir répondu à leurs « He, Ho » par un bonjour exagérément mondain, elle leur asséna qu’à la montagne certaines précautions s’imposaient, à commencer par mettre des chaînes, puis, ravie de leur perplexité, elle les planta là s’éloignant à grandes enjambées. Les petits mots doux fusaient dans son dos lui donnant des ailes.

 

Les derniers 500 mètres furent très éprouvants, elle avait le souffle court et un sentiment d’urgence la prenait aux tripes.

 

Parvenue à destination, le grand silence des lieux ajouta à son angoisse !

 

 

 

Dans la salle, affalé sur l’un des canapés, Pierre la regardait sans la voir.

 

Ne sachant quelle conduite adoptée Sophie choisit de se taire et de laisser venir. Pierre était vivant, La Solana  debout, c’était le principal !

 

Réchauffée par la marche, Sophie ne prit pas conscience immédiatement du froid qui régnait dans la salle. C’est en remontant machinalement la fermeture éclair de sa doudoune qu’elle réalisa que quelque chose n’allait pas, une bonne flambée crépitait pourtant dans la cheminée !

 

La nature du problème lui apparut dans toute sa force lorsqu’elle pénétra dans la cuisine pour préparer un bon café. Le noir total y régnait !

 

La fée électricité avait désertée La Solana.

 

Revenue dans la salle, à défaut de café, Sophie attrapa une bouteille de vieux Rhum et tendit à Pierre un verre rempli d’une sublime couleur ambrée avant de se couler près de lui pour siroter de conserve.

 

Petit à petit Pierre refit surface.

 

Le côté zen de Sophie lui permit de sortir de son mutisme et pour anticiper sur ce qu’elle ne manquerait pas de lui asséner, il commença par lui rendre justice : que n’avait-il tenu compte de ses réticences en matière de technologie !

 

Vint ensuite le récit des jours de galère !

 

Les volets électriques, descendus le premier jour des intempéries, pour conserver la chaleur, n’avaient bien évidemment pas pu être remontés puisqu’aucun constructeur n’en prévoyait plus avec motorisation débrayable. La même cause produisant les mêmes effets, l’abri télescopique de la piscine s’était écroulé sous le poids de la neige. Lorsque Pierre avait réalisé qu’elle n’allait pas cesser de sitôt, il était trop tard. Le courant était coupé et l’abri, entièrement motorisé, n’avait pu être rabattu.

 

Quant au groupe électrogène dont il attendait le salut, il s’était révélé catastrophique. Incompatible avec tout ce qui est informatique, il était en partie responsable de l’ire des parisiens à son endroit. Incapables de s’adapter à une vie spartiate, ils avaient « grillé » un de leurs ordinateurs en faisant fi des mises en garde de leur hôte. Leurs récriminations quant aux prestations qui n’étaient pas celles qu’ils étaient en droit d’attendre avaient alors commencé à pleuvoir, tous comme leurs menaces de ne pas en rester là ! Sophie n’eut même pas à se faire confirmer que les véhicules encastrés dans la neige leur appartenaient !

 

Elle le laissa vider son sac puis partit déambuler dans la maison. A l’étage un froid polaire avait investi les lieux désertés de leurs occupants. La « clim », c’est chouette à condition que cela fonctionne !

 

Effarée, Sophie, qui avait pris sa lampe frontale dans le sac de rando, découvrit que les occupants des chambres avaient laissé derrière eux un chantier innommable. Et compte tenu des propos de Pierre, il était évident que cette attitude était délibérée !

 

Redescendue, Sophie était déterminée à lui rendre le moral coûte que coûte ! Après tout il n’y avait pas mort d’homme ! Pas d’organisme de crédit pour lui mettre le couteau sous la gorge et donc une possibilité de rebondir d’autant plus facile qu’elle était là !

 

Un grand calme investit les lieux au fur et à mesure qu’elle lui exposait son plan. Prendre contact avec l’avocat qui s’occupait du cabinet de restauration pour avoir son avis quant à la portée des menaces à son encontre, établir un devis pour chiffrer le montant des dégâts en espérant que l’état de catastrophe naturelle serait décrété, contacter sa Banque pour faire établir un plan d’investissement en utilisant ses fonds personnels, à elle !

 

Et surtout, redémarrer sur des bases simples. Boycotter ce qui est contre Nature !

 

La ferme allait retrouver ses vieux volets de bois, la piscine resterait sans abri autre que la bâche réglementaire ! Le gîte allait retrouver l’âme qui était la sienne avant qu’elle ne signe ce fichu contrat, ce qui la charmait, tout comme la perspective d’hiver à deux à La Solana l’enchantait !

Do

 

 

 

 

 

 

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18 janvier 2012 3 18 /01 /janvier /2012 14:50

CHRONIQUE DE LA DISCRIMINATION ORDINAIRE

 

Vincent EDIN & Saïd HAMMOUCHE

 

(Ed. Gallimard, collection Folio Actuel, 2012)

 

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"Tous les animaux sont égaux et certains sont plus égaux que d'autres" (Orwell).

Selon les articles 225-1 et 225-2 du Code pénal, la discrimination est un délit.

Ce livre nous fait une petite piqûre de rappel avec un état des lieux des différentes discriminations (le genre, l’âge, l’origine ethnique ou géographique, etc…) dans notre société. Discriminations à tous les étages !

Résultat d’enquêtes de terrain, d’études de cabinet de conseils et de données statistiques officielles, l’ouvrage débute avec six portraits très ordinaires décryptant les mécanismes qui aboutissent à ce constat : nul ou presque n’a sa chance dans la société d’aujourd’hui.

Une seconde partie recense les rapports entre inégalités et discriminations. Quant à la troisième partie, elle met l’accent sur la nécessité de restaurer l’égalité des chances dans une société bloquée afin de sauver notre modèle républicain. « Il faut imaginer la société française à l’image de sa classe politique et l’on prend conscience de la mesure du chantier qui nous attend ».

 

Le rapport du développement 2012 de la Banque mondiale, souligne que l'égalité homme-femme favorise le développement économique et, par ailleurs, l'entrepreneuse sociale Rosanne Haggerty a prouvé qu'il coûtait moins cher de loger les sans-abri que de les laisser à la rue.

Force est de constater que nous vivons dans un modèle à bout de souffle qui produit mécaniquement de la discrimination. « Il y a une urgence économique et non morale à s’attaquer aux discriminations ».

 

Le livre ne coûte que 3,50 euros ; il devrait être remboursé par la Sécurité Sociale.

 

*Vincent EDIN est journaliste indépendant, Saïd HAMMOUCHE est le fondateur du cabinet de recrutement à but non lucratif Mozaïk RH

 

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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 18:33

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Voilà une publication qui ne sera pas signée, pas pour l'instant !

La mairie d'Argelès a lancé un concours de nouvelles, le texte que nous vous offrons est né comme ça, d'un seul jet !

Mais il ne peut être présenté à ce concours car je n'avais pas bien lu le réglement, c'est comme cela, et il ne remplit pas la condition première exigée !

Donc, nous vous l'offrons en quelques épisodes !

Bonne lecture et nous atttendons les commentaires ! 

 

L’une part et l’autre reste !

 

Les poings enfoncés dans les poches, Sabine regardait sans la voir la femme que les urgences venaient de faire transférer aux soins intensifs.

 

La vue de cette femme l’avait clouée sur place lui renvoyant l’image d’un futur qui allait être le sien si elle ne se décidait pas à agir. Une petite phrase, complètement déplacée vu le contexte actuel, empruntée à l’humoriste Gad Elmaleh lui trottait dans la tête : « L’autre, c’est moi » !

 

Tournant soudainement les talons, elle fila d’un pas déterminé jusqu’à la salle de repos du personnel, troqua sa tenue professionnelle contre un look plus passe-partout puis s’empara de son sac à dos.

 

Passant en coup de vent devant la salle de garde, elle dégringola l’escalier pour gagner, quelques étages plus bas, la salle d’attente du bureau des services sociaux. Compte tenu de l’heure, elle fut étonnée de la trouver déserte mais y vit un signe complice du destin.

 

C’était maintenant ou jamais !

 

Assise sur le bout des fesses, elle se mit à fourrager dans son sac pour s’assurer de la présence de son trousseau de clés. Rassurée, elle allait s’installer plus commodément lorsque la porte s’ouvrit sur une petite bonne femme rondelette et joviale.

 

Les présentations étant inutiles, Françoise Delot, assistante sociale de son état, se tourna vers sa visiteuse pour l’inviter à s’asseoir jaugeant immédiatement le degré de tension qui animait Sabine.

 

Elle s’apprêtait à lancer la conversation, lorsque Sabine agrippant à deux mains son sweat-shirt lui révéla un torse couvert de bleus !

 

Françoise n’émit qu’un « bon » laconique et se laissa choir sur la chaise la plus proche, ce qui incita Sabine à l’imiter.

 

Au moins une chose était sûre, avec elle, aucune effusion dictée par la pitié n’était à redouter.

 

Une heure plus tard, Sabine quittait son lieu de travail pour filer au commissariat. Françoise avait fait diligence, sa réputation de fonceuse n’était pas usurpée et le certificat médical, que venait de lui délivrer dans la foulée le médecin urgentiste, était pour elle comme un sésame !

 

 

 

Dans l’inconfortable salle d’attente du commissariat, Sabine revoyait en esprit le dernier dimanche de septembre.

 

Une soudaine frénésie de rangement s’était emparée d’elle. Sans préméditation aucune, elle s’était soudain mise à passer le contenu des armoires au crible. C’est en emballant ce qu’elle venait de mettre de côté que le rêve de la nuit écoulée lui était revenu en mémoire : elle fuyait, un sac à dos rempli de tout ce qu’elle aimait sur l’épaule, la petite Julia la suivant sur son vélo, son doudou sur le porte-bagage !

 

Sabine réalisa alors que si elle ne fuyait pas encore, elle venait de « remplir » le sac à dos de son rêve. Prenant alors la peine d’analyser sa situation, elle admit qu’elle ne tiendrait pas le coup indéfiniment et ne pourrait plus longtemps protéger sa fille des violences familiales !

 

Elle avait repris son tri d’un œil critique, ajoutant avec détermination des vêtements de Julia, avant d’aller ranger les sacs dans une vieille cantine métallique qui occupait le fond d’un box faisant office de grenier. L’absence de son mari parti faire un tour à vélo tombait à pic. Huit jours plus tard elle y ajoutait quelques objets personnels.

 

 

 

Si sa première rencontre avec Anton avait tout eu du coup de foudre, elle avait constaté quelques mois plus tard que sa vie ne ressemblait en rien à ce qu’elle avait rêvé. Le côté beau ténébreux de son mari avait cessé de lui paraître romantique, mais que pouvait-elle regretter ?

 

Elle l’avait voulu, elle l’avait eu et sans cette rencontre Julia ne serait pas née !

 

C’est pourtant à l’annonce de cette naissance que les tensions avaient commencé.

 

Anton ne se sentait pas près à être père ! Cependant la situation s’était irrémédiablement dégradée peu après le retour de la maternité.

 

Julia avait confondu le jour et la nuit jusqu’à ses six mois et Anton avait saisi cette opportunité pour exiger de Sabine qu’elle prenne un congé parental. Trop de stress à l’hôpital, avait-il dit sentencieusement ! Selon lui l’enfant le ressentait et exprimait ainsi son malaise.

 

Sabine avait senti le ciel lui tomber sur la tête. Son travail était son ancrage dans la vie et même si sa fille était la prunelle de ses yeux, jamais elle ne cèderait.

 

Pour échapper aux nuits écourtées, Anton avait accepté des missions de plus en plus fréquentes dans le cadre de son travail. Sabine, éloignée de sa famille, était devenue le seul référent affectif de sa fille, ce qu’Anton vivait très mal à chacun de ses retours.

 

Habitué à se faire servir lors de ses déplacements, il se comportait à la maison comme à l’hôtel. D’exigeant, il était devenu agressif puis un jour était passé aux actes.

 

Sabine n’avait pas réagi. Ce qui n’est pas dénoncé, n’existe pas !

 

Il avait fallu l’hospitalisation de cette femme rouée de coups pour qu’elle prenne conscience de la gravité de sa situation même si intuitivement elle sentait le danger depuis longtemps.

 

Son acharnement à se constituer un petit pécule en vendant sur le Net certains des objets de valeur chinés avec amour dans sa jeunesse en était une des preuves. Elle s’était aussi ouvert une boîte mail pour suivre ses transactions et avait placé le produit de ses ventes en lieu sûr. Anton l’ignorait, seule sa sœur qui vivait à Vannes était dans la confidence. Petit à petit la cagnotte s’était gonflée. Une assurance « survie » qui lorsque les signaux de danger clignotaient lui permettait de se rassurer.

 

Tout juste sortie du commissariat, Sabine venait de garer la Panda devant l’école maternelle où était scolarisée Julia et s’apprêtait à affronter l’enseignante de sa fille. Mentalement elle venait de s’adresser à ses anges gardiens pour qu’ils l’inspirent et lui permettent de trouver les mots justes qui convaincraient la directrice de déroger à la règle en laissant sortir l’enfant en dehors des heures de classe. Elle entendait par avance l’enseignante lui rappeler qu’elle se devait de ne pas voler d’heure d’enseignement à ses élèves. A croire qu’on les préparait au Bac dès la petite section !

 

Or elle devait impérativement récupérer sa fille, il en allait de leur survie et ce n’était pas une métaphore. Quelques minutes plus tard, remerciant mentalement ses « petits anges » comme elle les appelait, Sabine ressortait de l’école. Julia trottinant à ses côtés, elle était prête à boucler les formalités que le commissaire de police lui avait détaillées.

 

Jusqu’à présent, elle avait presque « tout bon ». Le livret de famille, le carnet de santé de la petite, des justificatifs divers, sur une impulsion, avaient depuis octobre rejoint le contenu de la cantine métallique. Restait à faire établir un certificat médical attestant que l’enfant avait été atteinte physiquement.

 

Sabine, souhaitant que cela se passe le plus sereinement possible pour sa fille, venait d’obtenir à l’arrachée un rendez-vous avec le pédiatre de l’enfant. Arguant d’une urgence, elle avait obtenu de passer entre deux patients. Cela lui donnerait le temps de retourner au commissariat pour faire enregistrer la plainte concernant les violences dont sa fille avait été victime.

 

Certes, Anton n’avait pas eu dans l’idée de la blesser. Témoin oculaire pour la première fois de violences opposant ses parents, Julia avait pris peur et voulant défendre sa mère, s’était accrochée en hurlant de terreur au bras de son père. Propulsée au travers de la pièce, elle avait atterri contre l’un des montants de la mezzanine, récoltant un vilain bleu qui s’étalait le long de son dos.

 

Cependant s’il n’avait pas voulu s’en prendre à sa fille, il ne lui avait pas porté secours pour autant. Il avait quitté l’appartement pour ne revenir qu’au petit matin et filer au travail.

 

 

 

Le pédiatre avait commencé à prendre les choses de haut, Julia étant manifestement en grande forme, Sabine avait alors réitéré la scène qu’elle avait jouée dans le cabinet de l’assistante sociale, dégageant d’un geste déterminé le dos de sa fille.

 

L’enfant n’était pas timide et le pédiatre ne manquant pas de doigté, en quelques minutes, elle avait raconté avec ses mots d’enfant ce qui s’était passé la veille.

 

Rassurée, Sabine l’avait vu attraper sans un mot l’ordonnancier puis rédiger le certificat qu’elle n’avait même pas eu à demander.

 

Le médecin n’avait jamais eu l’occasion de s’entretenir avec Sabine de sujets personnels. Il connaissait sa profession, infirmière spécialisée en orthopédie, et son goût pour les bronzes l’ayant rencontrée un jour aux Puces de Vanves ; à part cela, il ignorait tout d’elle. Pragmatique, le futur lui semblant la chose primordiale à assurer, il se contenta de demander à Sabine si elle avait un point de chute pour se mettre « au vert » et de quoi voir venir.

 

Tout en lui répondant, Sabine réalisait à quel point l’instinct de survie avait joué en sa faveur ! Au moment de quitter le cabinet, le pédiatre reprit l’ordonnancier, y griffonna quelques mots puis lui tendit le papier. Reprenant le chemin du commissariat, Sabine n’en revenait pas. Alors que le matin même elle touchait le fond, elle entrevoyait un avenir plein de promesses.

 

Restait le plus dur à faire ! Partir !

 

 

 

La vaillante petite Panda déboucha en trombe sur le parking de la résidence du Val Fleuri à Meudon. Sabine attrapa Julia la calant confortablement sur sa hanche avant de se lancer à l’assaut de l’escalier. Elle avait négocié avec sa fille l’emploi du temps des quelques heures à venir. La petite n’avait guère fait de difficulté pour aller attendre sa mère chez la gardienne. La ménagerie qui animait la loge la remplissait de ravissement !

 

Julia attablée devant une grande assiettée de frites avait à peine regardé sa mère partir, le Ketchup monopolisant toute son attention.

 

Pour Sabine le dernier round commençait.

 

L’essentiel de ses possessions étant dans la malle métallique elle décida de charger la Panda puis de la garer sur l’autre parking devant la loge. Elle craignait de voir arriver Anton, même si cela semblait peu probable à cette heure.

 

Le box vidé de ses trésors elle se rua dans l’appartement. Attrapant plusieurs sacs de voyage, elle fila avec le premier dans la chambre de Julia pour y regrouper doudous, livres, jouets favoris et quelques vêtements incontournables. Ayant réitéré la même opération dans sa chambre elle attrapa les premiers sacs et fonça jusqu’au parking. Elle ne pouvait se défaire de la crainte de voir Anton arriver.

 

Pourquoi n’aurait-il pas eu un septième sens en action à l’instar du sien ?

 

Car à quoi devait-elle tout ce mystérieux travail de prise de conscience qui s’était fait en elle, à son insu !

 

 

 

 

 

Revenue à son appartement Sabine passa aux choses sérieuses, méthodiquement, suivant à la lettre les conseils du commissaire de police. Elle regroupa le contrat de location à leurs deux noms, les doubles de clés, les contrats d’assurance à son nom et la liste de ses biens personnels, ses derniers relevés bancaires, bulletins de salaires … se félicitant du temps passé à tout ranger au cours des nuits d’insomnie que lui avait imposé Julia !

 

Son dernier acte fut d’enfourner dans un énorme sac polochon les négatifs photos sur lesquels elle veillait jalousement et les albums photos qui remontaient à la naissance de la petite. Pour finir, elle attrapa une boîte de rangement en plastique et la remplit avec ses cadres et bibelots préférés.

 

Voilà, il ne restait plus qu’à effectuer le dernier chargement de la Panda et de préférence sans rencontrer qui que ce soit.

 

Au moment où elle allait franchir le seuil de porte, la sonnerie du téléphone la scotcha sur place. Elle allait décrocher lorsqu’elle se rappela qu’elle était sensée être au travail. Penchée au-dessus du socle elle regardait hypnotisée le numéro affiché, le numéro de portable d’Anton !

 

Pourquoi diable appelait-il chez eux ?

 

Un soupçon ?

 

Sabine attrapa la boîte et lestée par les deux derniers sacs elle mit un point final au chargement de la Panda émerveillée par la grande capacité d’une si petite voiture. Les sacs épousaient au plus près l’espace qui leur était imparti.

 

Un dernier saut à l’appartement et elle refermait la porte derrière elle pour l’ultime fois de sa vie de couple non sans avoir attrapé la couette de sa fille, son duvet de campeuse et leurs deux oreillers.

 

 

 

Sabine avait fait diligence !

 

Deux heures après son arrivée, elle récupérait Julia chez la gardienne.

 

C’est au moment où elle sortait du parking qu’elle réalisa qu’elle avait oublié son ordinateur ! Impossible d’envisager de le laisser derrière elle, même si elle savait pertinemment qu’elle serait bien obligée de remettre les pieds à Meudon à jour, ne serait-ce que par rapport au divorce !

 

La possible arrivée d’Anton l’incita à poursuivre un peu son chemin et à se garer dans la rue. Au moins, s’il avait des antennes et avait choisi de revenir bien avant l’heure habituelle, ne pourrait-il repérer la Panda. Julia dûment chapitrée par sa mère se pelotonna sur sa couette au moment où Sabine verrouillait l’habitacle.

 

Sabine eu tout à coup l’impression qu’elle devait agir vite. Préférant l’escalier à l’ascenseur, toujours long à descendre, elle déboucha en trombe sur le palier. Ayant maté la serrure récalcitrante, elle traversa d’un pas vif le couloir pour s’emparer de la sacoche convoitée avant de quitter l’appartement sans même prendre la peine de fermer à clé. Alors qu’elle se dirigeait vers l’escalier, elle entendit au rez-de-chaussée la porte du hall s’ouvrir puis l’ascenseur se mettre en marche. En une fraction de seconde elle gagna la porte palière mais au lieu de descendre, elle se faufila dans le local du vide-ordures. Si l’intrus était Anton, elle le connaissait suffisamment pour savoir qu’il n’aurait pas la patience d’attendre l’arrivée de l’ascenseur, elle n’allait pas tout gâcher par imprudence. Le cœur battant la chamade, n’osant y croire ses yeux, elle entrevit son mari passer à quelques centimètres d’elle. Ayant entendu la porte du palier claquer derrière lui et faisant fi de toute prudence, elle sortit comme un diable du local et dévala les marches. Une fois dehors, rasant les murs, elle gagna au pas de course la sécurité de la petite voiture.

 

La Panda n’ayant fait aucune difficulté pour démarrer, Sabine commença à se détendre vraiment en arrivant sur la bretelle de l’autoroute. Elle roula encore quelques kilomètres puis stoppa sur le parking d’une cafétéria. Elle ne craignait plus de voir arriver Anton et un bon café lui semblait le summum du bonheur.

 

A l’arrière, trônant sur sa couette, Julia, le pouce dans la bouche et le doudou coincé sous le bras s’éveilla d’un coup, prête pour l’aventure.

 

Sabine attrapa son sac à dos, l’endossant même par précaution ; l’idée de perdre les certificats médicaux, les constats de police, l’empêchait de se détendre complètement.

 

Son dernier acte avant de reprendre la route, fut de passer un coup de fil à sa sœur. Elles étaient attendues à Vannes !

 

Bien que vivant pleinement l’instant présent, Sabine se projetait déjà dans le futur. Julia en sécurité, elle pourrait se rendre au centre de thalasso dont le pédiatre lui avait griffonné les coordonnées. Elle ne doutait pas une seconde que le poste d’infirmière dont il avait entendu parler serait vacant.

 

Une nouvelle vie commençait, une vie où plus que jamais elle serait à l’écoute de son sixième sens, veillée par ses « petits anges ».

 

Une vie qui permettrait à Julia de se construire dans la Sérénité.

 

La seule chose qui faisait peine à Sabine était de penser qu’il avait fallu que le malheur frappe une inconnue pour que le bonheur lui soit offert.

 

Quel chemin parcouru depuis sa rencontre du matin avec la jeune femme des urgences !

 

« L’une reste et l’autre part » !

 

Encore un titre emprunté au Show-Biz qui lui venait à l’esprit. Do

 

 

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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 18:12

 

320-1-.jpg

Et voilà ! Je viens vous présenter mon petit dernier : « L’école est finie »…

Pour moi, cela fait un peu plus d’un an, mais j’ai le sentiment que cela s’est vraiment terminé lorsque j’ai mis un point final à cette histoire, le 1er juillet 2011. Premier jour de vacances. Symbolique, non ?

Pour cette histoire là, c’est clair : mon inspiration, c’est notre vécu, à Dominique et moi, en tant que directrices d’école parachutées de la Région Parisienne dans les Pyrénées Orientales … Enfin, moi, j’ai eu beaucoup plus de chance que Margaux… J’ai travaillé avec Isabelle, le "top du top", question « ATSEM » !… Pour ceux qui ne savent pas, vous découvrirez en lisant le livre ce que ces cinq lettres signifient… Je ne vous dirai rien !

Côté vie privée,  - et elle se reconnaîtra peut-être -, j’ai beaucoup pensé à Claude… Son histoire n’est pas celle de Margaux, mais il y a quelques points communs, ne serait-ce que la situation de départ… Je ne voudrais pas qu’elle voit là une façon de lui dire « moi, à ta place, voilà ce que j’aurais fait » ; tel n’était pas mon propos du tout… Claude est Claude… Et  je ne suis pas Margaux ! J’espère en tout cas qu’elle ne m’en voudra pas d’avoir fait quelques emprunts à son histoire personnelle. Bon, enfin, si vous voulez faire la connaissance de Margaux et de son petit-fils, Charles, si vous voulez découvrir un peu les galères qui sont le lot des directeurs d’école et de leurs adjoints, passez vos commandes !

En tous les cas, à l’heure où notre cher premier ministre nous annonce des réductions drastiques dans le budget 2012 (même si je n’ai pas encore pris connaissance du « coup de rabot sur les miches… euh, pardon, les niches !), je me félicite plus que jamais d’avoir eu l’opportunité d’anticiper mon départ… Je me mets à la place de tous ceux qui voient leur retraite s’éloigner chaque année un peu plus et je me dis que, décidément, ce n’est pas comme ça que l’on va faire diminuer le chômage !

PS : Bon, pour celui là, j’ai pensé aux budgets qui s’amenuisent pour tous, et j’ai trouvé un éditeur moins cher…

Bonne lecture !

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16 octobre 2011 7 16 /10 /octobre /2011 16:24

livre-limonov-1-.jpgLIMONOV

 

Emmanuel CARRERE

 

(Ed. P.O.L., Paris, 2011)

 

L’auteur précise : « Edouard Limonov n’est pas un personnage de fiction, il existe, je le connais ».

Une vie comme un roman, un personnage ambigu, héros ou salaud ? Emmanuel Carrère se contente de poser la question, chacun y apportera sa propre réponse.

Edouard Savenko naît le 2 février 1943 en URSS sur les bords de la Volga, et prend le pseudonyme de Limonov (hommage de ses amis de l’époque à son humeur acide : limon signifiant citron) ; son père était tchékiste (membre de la police politique soviétique), il a une revanche sociale à prendre, ne veut à aucun prix avoir la vie « minable » de son père et ce prix c’est l’excès à tout va, la provocation.

 

Avec ce récit/biographie, Emmanuel Carrère* nous livre aussi une histoire de l’URSS, puis de la Russie profonde, des conflits qui ont secoué les Balkans et les ex-républiques de l’empire éclaté. Loin des idées reçues, tout le monde en prend pour son grade. Il s’est appuyé sur les livres écrits par Limonov lui-même, la rencontre avec de nombreuses personnes le connaissant. On est terrifié, révolté, surpris, on passe par toute une gamme de sentiments car ce livre, cette vie est tout sauf de l’eau tiède.

 

*Emmanuel Carrère, journaliste et écrivain est le fils d’Hélène Carrère d’Encausse, historienne spécialiste de l’URSS.

 

 

 

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