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10 juin 2019 1 10 /06 /juin /2019 19:15

Aimer la vie, s'aimer !

1

S'aimer? Emilie s'en était toujours bien gardée. Ne lui avait-on pas seriné dès son plus jeune âge qu'elle se regardait un peu trop le nombril ? Elle avait toujours entendu prôner la nécessité de cultiver l'humilité ; sa grand-mère surtout, ne manquait pas une occasion de lui rappeler son insignifiance. Elle avait donc fini par admettre que, sans doute, elle n'avait que peu d'importance.

Adolescente, ceux que sa famille qualifiait de petits « branleurs » l'avait séduite. En leur compagnie, la vie pétillait, elle avait le sentiment d'exister. Malheureusement son parcours scolaire s'en était ressenti. En fin de seconde, Emilie s'était découvert une passion pour l'horticulture, réalisant qu'elle s'était trompée d'orientation. Que n'avait-elle déclenché en annonçant ce soudain engouement et son intention de passer un bac pro ! Découragée, elle avait baissé les bras et continué cahin-caha sa scolarité. Bac en poche - après la session de rattrapage, ne manquait-on de lui faire remarquer ! - majorité atteinte, elle avait quitté sa famille pour se joindre à un groupe de marginaux qui, eux, ne la traitaient pas comme quantité négligeable.

A défaut d'horticulture, Emilie avait trouvé un emploi de « femme à tout faire » dans une jardinerie. Le salaire n'était pas phénoménal mais lui laissait la possibilité de se payer quelques petites fantaisies, d'autant qu'elle n'avait aucun problème de loyer. Un jour chez l'un, une semaine chez l’autre, elle se constituait un petit pécule et avait vu la vie en rose lorsque son employeur lui avait proposé le studio laissé vacant par le gardien. Cerise sur le gâteau, une des horticultrices, l'avait prise sous son aile, se régalant à lui dévoiler les bases du métier.

Lorsque Juan était apparu dans la vie d’Émilie, sa « tutrice » comme elle se plaisait à désigner Christine, était devenue sa confidente ; cette mère de substitution avait perçu immédiatement le danger que cet homme représentait pour la jeune femme.

Mâle dominant dans la bande, il avait jeté son dévolu sur une Émilie éblouie d'être préférée et prête à tout pour conserver son statut de favorite !

Querelles d'amoureux puis scènes de jalousie s'étaient succédées, cependant la jeune femme finissait toujours pas l'excuser ; au moins était-elle aimée !

Juan ne supportait pas Christine qu'il accusait de chercher à asseoir son pouvoir sur Émilie ; aussi, ne savait-elle comment manœuvrer pour alerter sa jeune amie sans provoquer une crise qui lui aurait fait perdre le contact. Elle avait profité d'un cambriolage survenu à la jardinerie pour lui conseiller de mettre ses quatre sous d'économies sur un compte épargne. L'affaire avait été rondement menée et dans la foulée, Emilie, sans trop savoir pourquoi, avait confié à son amie quelques papiers et documents qui lui tenaient à cœur.

Peu de temps après, Emilie disparut sans laisser d'adresse, désertant son poste de travail, ne prenant même pas la peine de vider entièrement le studio. Ce fut Christine qui s'en chargea ! 

2

La petite famille grimpait vaillamment le chemin qui traçait à flan de coteau sa voie vers l'estive. Rien ne semblait pouvoir venir à bout de la détermination des 2 jeunes garçons fortement motivés par une possible rencontre avec les marmottes. Elles avaient selon toute vraisemblance dû sortir de leur hibernation ! La première halte près du petit lac, lieu de prédilection de ces petits mammifères, était donc ardemment attendue d'autant qu'elle serait l'occasion de casser une petite croûte !

Ils abordaient le dernier raidillon avant le replat qui surplombe la vallée de l'Orry quand le chien stoppa net face à un homme grand et maigre, vêtu en tout et pour tout d’un saroual plutôt défraîchi et d’une paire de rangers.

Il grommela un vague bonjour puis s'enquit d'une manière abrupte de leur destination avant de poursuivre son chemin, apparemment satisfait de la réponse.

- « C'était qui le monsieur ? » demandèrent en cœur les 2 garçons qui venaient de débouler du sous-bois où ils batifolaient.

- « Sans doute un des babas qui viennent ici pour les sources chaudes ! Allez, sus aux marmottes ! ».

- « Pourquoi lui as-tu dit que nous nous arrêtions au lac ? »

- « Ben, c'est vrai ? Non ? Et puis quelle importance ? »

L’en-cas avalé, chaque enfant avait repris son barda, les parents avaient échangé les leurs et la troupe était repartie vers le refuge, dernière halte avant leur but ultime, le vieil orry. Dans son porte-bébé, la plus jeune randonneuse de la bande donnait de la voix, maintenant bien éveillée au grand dam de son père qui en avait hérité.

La vallée venait de dévoiler le sommet pyramidal du Nou Founts quand un concert de sifflets éclata pour la grande joie de tous. Les marmottes s'étaient juste trompées de rendez-vous ! Un dernier effort et la grillade tant attendue était à leur portée. Restait à mener à bien la collecte de pignes, de branchages et à faire le plein d'eau. 

Chacun s'affairait quand un cri étouffé se fit entendre ; la gamine étant scrupuleusement entrain de déguster la flore locale, sa mère n'y prêta pas attention ! Les garçons devaient chahuter. Elle venait de s'asseoir près de sa fille quand le cri se fit entendre de nouveau. Elle attrapa la petite, la cala sur la hanche et s'achemina vers le refuge dont la partie réservée aux bergers était verrouillée. Elle pensait avoir rêvé quand retentirent quelques coups secs  et un appel feutré ! Elle contourna vivement la bâtisse et avisa une ouverture en hauteur.

- « Y'a quelqu'un ? »

- « Aidez-moi ! »

Ne prenant pas la peine de répondre, elle repartit à toute allure, appelant à pleine voix son mari.

- « Y'a quelqu'un dans le refuge qui appelle au secours, là-haut ! T'as rien entendu ? »

- « Si mais je pensais que c'était la petite ! »

Au moment où ils atteignaient la construction, les garçons arrivèrent ventre à terre traînant derrière eux un vieux sac à dos.

- « Regardez ce qu'on a trouvé ! »

- «Lâchez ça, c'est dégoûtant ! Et venez, on a besoin de vous ! »

Quelques instants plus tard, ce qui faisait office de table ayant été placé sous la fenêtre, ils découvraient à l'étage, allongée sur le sol, une jeune femme entravée !

Les évènements s'emballèrent. Il leur fallait s'éloigner au plus vite pour se mettre en sécurité, après avoir toutefois résolu un problème crucial : leur inconnue était pieds nus ! Trop en vue, ils décidèrent d'éviter l'orry et remontèrent le long du torrent pour tenir un véritable de conseil de guerre.

Après avoir tenté de comprendre ce qui avait conduit leur protégée au refuge, un plan d'attaque fut dressé qui, au grand désespoir des garçons, zappait le pique-nique. Premier acte, retourner au refuge pour récupérer le sac à dos trouvé par les garçons et contenant vraisemblablement les tennis de la jeune femme ; autant dire un grand moment d'angoisse ! Acte deux, regagner la civilisation, les communications ne passant pas !

3

En quittant la jardinerie, Emilie et Juan s'étaient joints à un groupe de marginaux qui écumaient la vallée de la Têt et ses multiples sources chaudes. Ils vivaient de petits boulots dans des camping-cars rafistolés ou faisaient la manche. Très vite Emilie tenta de faire comprendre à son compagnon que cette vie ne lui plaisait pas, mais en vain. Elle envisageait de le quitter cherchant avec de plus en plus de détermination comment fausser compagnie à la bande. Mettant à profit les renseignements glanés ici et là, elle tentait de donner le change et croyait avoir endormi la jalousie maladive de Juan quand il lui proposa une virée jusqu'à l'estive, jusqu'à l'Orry. Marcher n'étant pas son truc, elle refusa.

Une volée de coups s'abattit sur elle et c'est dans un état second, terrorisée par la violence qu'elle lisait dans le regard de Juan qu'elle se retrouva sur le chemin qui grimpait au refuge. Arrivés sur place, il la fit monter dans le grenier où les bergers gardaient leurs quelques possessions au sec en saison, la déchaussa avant de l'attacher et de disparaître.

Lorsqu'Emilie eut terminé son récit seul le silence lui répondit ; son auditoire était médusé ! Les garçons furent les premiers à récupérer.

- « On dirait un film de bandits ! » chuchota le plus jeune.

- « Ouais, c'est géant ! »

Un plan fut échafaudé qui n’enthousiasmait pas du tout Emilie : redescendre par le chemin pris à l'aller, au risque de croiser Juan qui, selon toute vraisemblance, était allé récupérer des affaires personnelles. Il fallut lui expliquer longuement qu'il n'y avait pas d'autre solution. Si par malheur ils le croisaient, ce dernier verrait ce qu'il s'attendait à voir : la famille entrevue à l'aller !

En effet, lorsqu'en montée leur route avait croisé la sienne, les garçons étant occupés dans le sous-bois Juan n’avait rencontré qu’un couple avec un bébé et un chien. C'est donc ce même équipage qui allait redescendre !

Au terme d'un long conciliabule ils mirent leur plan à exécution. Les deux femmes échangèrent vêtements et chaussures, la meilleure des « couvertures » étant la fillette dans son porte-bébé dont Emilie venait d'être chargée. Les deux garçons et leur mère allaient emprunter le GR 10 pour atteindre un village plus haut dans la vallée. Le trajet, pas trop technique et présentait l'avantage de rallier un gîte d'étape toujours ouvert où les garçons et leur mère seraient en sécurité. Quant à Emilie et son compagnon d'infortune, histoire de limiter le risque de mauvaise rencontre, ils rattraperaient à partir du lac la piste carrossable, un itinéraire plus long mais offrant une chance de se faire prendre en charge par d'éventuels automobilistes !

Au moment où le couple se mettait en marche, Emilie craqua, terrorisée à l'idée de paniquer et de mettre en danger la vie de l'enfant qu'elle portait ! Lorsqu'elle comprit que le couple ne changerait pas d'avis, elle se résigna et se mit en marche, émue aussi de la confiance qu’on lui témoignait. 

4

Les saisons s’étaient écoulées depuis ce jour mémorable et en ce superbe jour d'automne, de son perchoir, Emilie cherchait à entrevoir la piste où elle avait cru vivre ses dernières heures il y a quelques années, en quittant le refuge avec le bébé dans le dos. Elle avait imaginé une rencontre avec Juan, vaguement envisagé de tomber sur un 4/4 de chasseurs mais en aucun cas ne s'était préparée à croiser l'un des vieux camping-cars lancé à l'assaut de la piste défoncée.

En apercevant le véhicule bariolé débouchant de l'épingle, Emilie s'était statufiée, le cœur battant à tout rompre. Son compagnon l'avait alors empoignée sans ménagement, l'obligeant à continuer la descente tout en manœuvrant pour rester toujours à sa hauteur.

A l'instant précis où ils allaient se croiser, le véhicule stoppa et le chauffeur les héla !

Le cœur aux bords des lèvres, Emilie vit son complice avancer avec détermination vers le camion, non sans lui avoir enjoint de continuer son chemin. Elle s'éloigna les jambes en flanelle, n'osant se retourner, inquiète de voir la conversation s'éterniser. Elle avait reconnu les occupants plutôt du genre excité. Le chien devait le sentir car il grondait, ramassé sur lui-même aux côtés de son maître.

Elle avait progressé d'une centaine de mètres quand une galopade derrière elle lui mit le cœur aux bords des lèvres, elle accéléra le pas incapable de penser.

- « Tu passes le turbo ?! Ils voulaient savoir comment était la piste plus haut. Je les ai rassurés mais y'a un hic, s'ils ne peuvent passer les ornières, on risque de les retrouver derrière nous ! »

- « Qu'est-ce qu'on fait ? »

- « On trace, vite fait, passe moi la gamine. »

Ils avaient avalé un bon bout de piste quand une pétarade se fit entendre derrière eux. Terrorisée, Emilie stoppa net et se précipita sur le bas-côté, l'estomac en révolution, les oreilles bourdonnantes.

- « Elle est malade la p'tite dame ? »

Un gros pick-up venait de stopper non loin d'eux ; un coup de pouce du destin !

En deux temps trois mouvements, ils se retrouvèrent coincés à l'arrière du véhicule au milieu d'un attirail de chasse, non sans avoir dû argumenter pour que le chien n'aille pas rejoindre ses congénères dans la benne !

Ballottés et passablement incommodés par l'odeur fétide qui imprégnait l'habitacle, ils commençaient à tout juste se détendre lorsque, arrivant en surplomb du village, Emilie aperçut le véhicule de Juan, garé devant l’Église.

Une crise de panique la submergea, contraignant les chasseurs, totalement déstabilisés, à les débarquer sur la piste. Ne cherchant pas à se faire préciser ce qui se passait, son partenaire lui fit rebrousser chemin pour atteindre le vieux château où débouchait l'antique chemin menant du village à l'estive, seule autre alternative pour regagner le village en évitant le parking.

A l'approche du vieux clocher républicain, fierté du bourg, il la conduisit dans une petite ruelle où un vieux tilleul ombrageait une minuscule courette, lui confia le bébé et le chien, et partit au pas de course récupérer la voiture. Jamais le temps n'avait paru aussi long à Emilie, son imagination lui inspirant les pires scénarios ; Juan refusant de bouger le camion, jouant des poings … Elle avait fini par craquer, déstabilisant complètement le bébé qui pleurait à fendre l'âme au grand dam du chien qui leur dispensait force coups de langue pour tenter de les réconforter ! 

Epilogue

Le temps avait passé. Les formalités policières bouclées avec l'aide de ceux qui l'avaient secourue, Emilie avait récupéré ses quelques possessions conservées par Christine et quitté la région pour entamer une formation d’horticultrice. Son amie avait joué à fond son rôle de tutrice et une association d'aide aux victimes de violence et son équipe de juristes, psychologues, assistantes sociales l'avaient aidée à se faire confiance. CAP en poche, elle poursuivait son chemin et avait retrouvé avec joie, et douleur aussi, cette famille que la Vie avait placée sur sa route pour l'aider à se découvrir et s'aimer !

Do

 

 

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